Terraformation

Comme à son habitude, Maître Jinghu, l’instructeur de ce module, les attendait debout sur son bureau, prêt à sautiller effrontément d’une table à l’autre, comme il ne manquait pas de le faire à chaque cours.

Ce vieil instructeur était un original qui rechignait à porter la combinaison noire et dorée de l’ISA et se baladait volontiers avec un énorme chapeau à larges franges couleur framboise, qui dissimulait une partie de son visage. Ses longs cheveux blancs et lisses, noués en cardigan, soulignaient son teint olive et ses yeux bridés. Il arborait fièrement aux pieds d’éternelles sandales en cuir marron, vestiges d’un autre âge.

Au cours de terraformation, les pupitres des initiés étaient disposés en arc-de-cercle autour de la cuve où se reflétait l’étude de cas du jour.

Depuis plusieurs séances, ils suivaient avec intérêt l’évolution du processus de la terraformation future de Mars, projet inscrit au programme de l’ISA d’ici 2050. Diffusée en trois dimensions au-dessus de la cuve alimentée par le générateur central, l’hologramme de la terre de feu tournoyait gravement au-dessus de leur tête. Fantaisiste, Maître Jinghu zoomait et dézoomait le corps céleste au gré de ses envies et des besoins de son exposé.

A côté de Tim, Emma fixait d’un air dubitatif les innombrables réveils qui jonchaient le bureau de l’instructeur et qu’il esquivait habilement entre chaque saut. Ce dernier avait la fâcheuse manie de collectionner des pendules qu’il remontait consciencieusement avant chaque cours. Particulièrement bruyantes, ces antiquités recouvraient toute la surface disponible de la table, poussant le vice jusqu’à inonder les rayons des étagères dressées derrière l’estrade.

— Les premières missions habitées lancées par l’ISA sur Mars, dans les années 2000, ont rapporté la preuve de l’existence de traces de vie que nous avons découvertes à sa surface, scandait-t- il, les bras levés au plafond d’un air fantasque, figé en équilibre sur une table du premier rang.

Les initiés le dévoraient des yeux. Il y avait quelque chose de fascinant à écouter ce vieil instructeur qui, sous ses airs loufoques, était un membre vénéré de l’agence.

— Imaginez un peu la richesse des formes de vie que pourrait abriter Mars une fois terraformée, reprit-il avec passion avant de bondir sur la table voisine. Les premiers colons ont rapporté de leur voyage des échantillons fabuleux !

Louise retint un petit cri de terreur. L’instructeur n’était qu’à deux tables d’elle et il avait généralement pour habitude de terminer consciencieusement le tour des pupitres qu’il franchissait, avant de passer à la rangée suivante.

Emma relisait les notes de Tim par-dessus son épaule. Entre Edward qui ne notait rien et Louise qui ne ratait pas une interjection, c’était le seul qu’elle jugeait suffisamment digne de confiance pour compléter ses cours.

La terraformation était un processus complexe au cours duquel le climat, la surface, et les propriétés d’une planète étaient délibérément modifiés, afin de la rendre habitable par les humains et toute autre forme de vie terrestre. Du succès de l’opération reposaient les espoirs de sa colonisation.

C’était au cours de ce procédé qu’une planète brute et dépourvue d’atmosphère, telle que Mars, passait de l’état stérile à l’état fertile. En altérant son environnement pour libérer les tonnes de dioxyde de carbone contenues au sol, on générait un effet de serre et une hausse de température qui étaient bénéfiques pour la reconstitution de son atmosphère.

Pour mener à bien cette opération sur Mars, première candidate à la terraformation, l’ISA proposait de déployer un miroir spatial sous forme de panneaux solaires placés en orbite des calottes polaires. En captant l’énergie solaire reflétée sur chaque pôle, on libérait le dioxyde de carbone contenu dans les calottes, ce qui augmentait la pression et la température de la planète.

Une fois réchauffée, la planète rouge voyait fondre ses glaciers. Grâce à l’effet de serre qui encourageait le développement de l’atmosphère et la transformation de l’eau à l’état liquide, les premiers éléments étaient réunis pour altérer peu à peu son environnement et préparer l’ensemencement du sol.

Mais ces étapes étaient prévues pour durer plusieurs centaines d’années avant de porter leurs fruits. Les générations futures devraient s’armer de patience…

— Monsieur, intervint Giulia avec aplomb, ses grands yeux émeraude braqués sur l’instructeur, quelles sont les chances de réussite de cette entreprise ? Y a-t-il une possibilité, aussi infime soit-elle, que Mars n’accomplisse pas sa terraformation dans les conditions espérées et ne puisse jamais abriter de colonie humaine ?

Sa question, venue bousculer la quiétude du cours, réveilla l’auditoire qui frémit d’excitation face à la position délicate dans laquelle elle plongeait l’instructeur.

Maître Jinghu, agrippé aux franges écarlates de son sombrero, interrompit brusquement les pas de danse qu’il avait entrepris de performer sur les pupitres et se figea gravement avant de répondre :

— Nous y arriverons Mademoiselle Cassini. Foi de sélénite ! Les Hommes terraformeront Mars avec ou sans l’aide de l’ISA, croyez-moi. Et dans les siècles à venir, quand la colonisation lunaire sera devenue obsolète, on n’entendra plus parler que de l’Académie du Disque de feu !

Vous avez aimé cet extrait ? Découvrez l’histoire d’Emma sur la Lune

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close