1er Chapitre : Envol

« Prêts pour le décollage ? » grésilla le haut-parleur, « dix… neuf… huit… sept… six… cinq… quatre… »

Arrimée au siège en cuir bardé de sangles qui lui coupaient la respiration, Emma cédait peu à peu à la panique. Une lueur d’effroi mêlée d’incrédulité brillait dans ses yeux océan. C’était le moment tant attendu, qu’elle préparait depuis si longtemps, pourtant elle était paralysée par l’angoisse.

« Trois… deux…un… »

De toute façon, il est trop tard pour regretter…

« Go ! »

Un vrombissement retentit avec une puissance inégalable qui propulsa violemment la fusée dans les airs. Projetée en arrière, les mains cramponnées aux accoudoirs, Emma avait soudain l’impression d’être clouée au fauteuil. Écrasée par la force de propulsion qui défiait toute gravité, elle se retint de hurler.

La respiration saccadée, le front recouvert de sueur, elle était au bord de l’évanouissement. Il lui semblait que chaque cellule, chaque parcelle de son corps protestait contre le terrible affront qu’elle leur infligeait, bafouant ainsi les lois de la nature qui voulaient qu’elle reposât les deux pieds sur Terre.

Elle avait beau s’être entraînée d’arrache-pied, rien ne l’avait préparée à l’intensité de cette sensation !

Plaquée contre le siège comme si elle se fondait dans le cuir du dossier pour ne plus former qu’un avec le fauteuil, ses mèches bleues habituellement indomptables s’étiraient de toute leur longueur comme si elles entreprenaient de se déraciner de sa boîte crânienne ; alors que son estomac, qui s’était résolument décroché durant l’ascension, flottait toujours quelque part au sol.

La mâchoire contractée, le front plissé, Emma ferma les yeux et inspira profondément pour s’exhorter au calme. Malgré l’épaisseur de sa combinaison, elle était secouée de frissons. Ses pensées fusaient à cent à l’heure.

Elle se revoyait des mois plus tôt, à la sortie du lycée (autant dire, il y a une éternité), le jour où la correspondante française de l’ISA l’avait interpelée pour lui parler d’un programme un peu spécial qui s’adressait à des jeunes passionnés par l’espace.

Non, l’école n’était pas présente au prochain salon d’orientation et non elle n’avait pas de vitrine sur internet. Cela lui avait semblé curieux au début, douteux même… Mais la représentante avait insisté. Sans lui laisser le temps de réfléchir, elle lui avait remis une convocation pour la sélection qui se déroulait quelques jours plus tard, puis avait disparu aussi vite qu’elle était apparue.

Emma avait d’abord hésité à s’y rendre. Mais après tout, elle n’avait rien à perdre… alors elle avait fini par y aller.

Puis tout s’était enchaîné.

Elle avait rapidement fait ses preuves aux séries de tests théoriques et pratiques qui s’étaient succédés et moins d’une semaine plus tard, la sentence était tombée… elle était admise à l’Académie du Disque d’Argent, un programme secret dirigé par une agence spatiale internationale qui, chaque année, formait une poignée de jeunes pour devenir astronaute et rejoindre les pionniers de la colonisation lunaire !

A partir de là, son monde avait basculé…

Elle avait signé l’accord de confidentialité auquel étaient tenus tous les initiés qui s’engageaient à l’ISA puis, son baccalauréat en poche, elle avait commencé la formation intensive qui se déroulait pendant l’été avant la rentrée. Affectée au camp d’entraînement numéro deux situé en Islande, elle avait enchaîné les exercices pour préparer son corps au décollage et aux conditions éprouvantes qui l’attendaient sur la Lune.

Un nouveau séisme ébranla le module, puis le silence.

Lentement, avec appréhension, elle ouvrit les yeux. A travers le hublot, la nuit enveloppait la navette qui venait d’atteindre l’espace après sa percée dans l’atmosphère.

Impressionnée, elle cilla.

La vitre lui renvoya le reflet flou d’une jeune fille de taille moyenne aux traits fins, plutôt réguliers et à la chevelure bleu argenté emprisonnée dans un casque. Ses yeux indigo se perdirent dans le tourbillon des océans qui drapaient la Terre et son sourire vacilla légèrement, oscillant entre l’excitation et l’appréhension qui l’envahissaient. Elle avait du mal à réaliser…

Ça y est !

Elle était dans l’espace.

Électrisée, son estomac fit un soubresaut. Elle risqua un œil autour d’elle.

A sa droite, Giulia, une fille du camp d’entraînement numéro trois avec qui elle avait sympathisé avant le décollage, lui adressa un sourire étincelant qu’Emma lui rendit maladroitement. Au fond du module, Maple et Louise ses coéquipiers de la formation, n’en menaient pas large. Le jeune taïwanais suait à grosses gouttes tandis que la blondinette, en état de choc, poussait des gémissements plaintifs qui gagnaient en intensité à chaque remous.

Piloté depuis la Terre, le lanceur allait poursuivre sa poussée pendant encore six minutes avant de se stabiliser en orbite géostationnaire, récita-t-elle pour se calmer. Elle ferma les yeux et retint son souffle, priant pour que le lanceur ne dévie pas de sa trajectoire.

« Ascension réussie. Extinction des propulseurs » annonça le haut-parleur.

Emma poussa un soupir de soulagement, le plus dur était derrière eux ! A présent, la fusée effectuerait un tour en orbite avant d’ajuster sa position pour rejoindre le vaisseau et s’y amarrer.

Elle se mordit les lèvres.

Depuis les premiers tests entrepris pour vérifier ses aptitudes, jusqu’à la veille du lancement, une petite voix lui soufflait que c’était une erreur, qu’elle n’était pas digne d’intégrer le programme et que quelqu’un finirait bien par s’en rendre compte et sonner l’alerte.

Certes, elle se passionnait pour l’espace et les sciences depuis son plus jeune âge. Mais en y réfléchissant, son parcours académique n’avait rien d’exceptionnel… rien ne la prédisposait à rejoindre un institut aérospatial de prestige.

Contrairement à la plupart des initiés sélectionnés, elle n’avait pas sauté de classe ni obtenu de mention extraordinaire. Ses connaissances, si elles étaient honorables, n’avaient rien de comparable avec celles de Maple qui multipliait les stages d’astronomie depuis l’âge de huit ans, ni avec Louise, autodidacte, qui programmait des logiciels depuis l’âge de dix ans. En réalité, la plupart des initiés qu’elle avait côtoyés pendant l’entraînement avaient un dossier impressionnant !

Elle ne comprenait pas ce qui avait poussé l’ISA à la choisir, elle, parmi tous les concurrents…

Comment son profil – en somme plutôt banal – avait retenu l’attention de cette International Spatial Agency nimbée de mystère qui supervisait la NASA, l’ESA et les autres agences dans l’ombre tout en préparant la colonisation de l’espace ?

A en croire Madame Leclerc, la correspondante française de l’ISA, c’était sa soif d’exploration qui avait fait la différence. Il ne suffisait pas d’obtenir de brillants résultats pour intégrer l’Académie, il fallait disposer d’un esprit pionnier pour adhérer pleinement au projet.

Et aujourd’hui, après des semaines de préparation, elle en était enfin convaincue : elle avait gagné sa place dans l’équipage.

Même si, pour elle, la situation était un peu plus compliquée…

Avec un ou deux ans d’avance sur leur parcours scolaire, la plupart des initiés de sa promotion, âgés de seize ou dix-sept ans, étaient encore mineurs à la sortie du lycée, ce qui nécessitait l’agrément de leur parent pour intégrer l’ISA. S’ils avaient signé un accord de confidentialité qui les engageait à ne pas révéler la teneur de leur formation ni le lieu où elle se déroulait, leur couverture ne visait qu’à protéger la famille éloignée et le cercle amical, ce qui était moins contraignant que de mentir à leurs parents avec qui ils avaient toujours la possibilité de partager cette expérience.

Ce n’était pas le cas d’Emma qui, faisant partie des rares initiés enrôlés à plus de dix-huit ans, était tenue au silence absolu. La couverture qu’elle endossait était donc de ce fait plus élaborée et ne devait souffrir aucun défaut, sous peine de remettre en cause son appartenance à l’agence.

Elle frissonna.

« Position du vaisseau validée », grésilla le haut-parleur. « La phase d’amarrage débutera dans dix-sept minutes et trente-deux secondes. »

Emma écarquilla les yeux sous le coup de la surprise. Cela faisait déjà une heure qu’ils étaient dans l’espace ! Malgré les contractions de son estomac, il lui semblait que le temps s’était arrêté depuis le décollage… Elle inspira, puis exhala doucement.

L’espace d’un instant, elle se risqua à imaginer ce que dirait sa famille si elle la surprenait à bord d’un vaisseau en partance pour la Lune…

Sa sœur, plongée dans les pages indéchiffrables de ses partitions, ne ferait vraisemblablement aucun commentaire. Violoniste, Prune se laissait rarement distraire par autre chose que par la musique.

La personne qui ne manquerait sûrement pas une occasion de donner son avis, c’était sa mère.

Professeur de violon au conservatoire, Amélie Lorgeais s’était investie corps et âme dans l’instruction musicale de ses filles. Mais malgré tous ses efforts, elle n’avait jamais réussi à transmettre sa passion à Emma.

En réalité, la seule personne avec qui la jeune fille aurait aimé partager ce moment, c’était son père…

Leurs moments de complicité au musée des sciences quand elle était enfant, lui manquaient. Étienne Lorgeais l’avait toujours poussée à chercher des explications aux moindres petits phénomènes inexpliqués de la nature : « la vie est partout » avait-il coutume de répéter.

Son goût prononcé pour la recherche l’emmenait chaque fois un peu plus loin de sa famille, jusqu’à cette expédition menée dans les régions polaires de l’océan Arctique il y a six ans, où il avait perdu la vie.

A cette pensée, sa gorge se serra.

Depuis cet épisode, sa mère s’était murée dans le silence et réfugiée avec plus d’acharnement que jamais dans la musique. Elle désapprouvait les choix d’Emma, engagée coûte que coûte dans les traces de son père, qu’elle croyait partie étudier au laboratoire de recherche de Yakushima, un îlot perdu au sud du Japon et uniquement accessible par bateau pour mieux renforcer sa couverture…

« Vaisseau en vue »

Le lanceur s’était stabilisé. Les ténèbres n’étaient troublées que par le halo azur qui s’échappait de la Terre et tapissait la navette de rayonnements turquoises. Impatiente, Emma se dressa sur son siège.

« Prêts pour l’amarrage ? Cinq… quatre… trois… deux… un… »

Il y eut une nouvelle secousse, moins violente que celle qui avait accompagné la force de propulsion au décollage. Puis soudain, l’immobilité.

La navette s’était arrimée au vaisseau.

« Amarrage terminé » confirma le haut-parleur.

Sa voisine en profita pour se défaire du casque et secouer ses boucles rousses qui ruisselèrent sur ses épaules.

— Alors, comment tu te sens ? lui demanda Giulia d’une voix vibrante d’émotion.

— Comme une sardine qu’on aurait écrasée, étirée puis secouée dans tous les sens, répondit cette dernière en faisant la grimace.

Elles échangèrent un regard avant d’éclater de rire.

A l’opposé d’Emma, la jeune fille – originaire d’une famille d’astronautes dont le propre grand-père avait participé à la fondation de l’ISA – avait préparé ce moment toute sa vie.

Une lumière crue inonda bientôt le module, accentuant la pâleur d’Emma qui détachait les sangles reliées au siège d’une main tremblante. Aussitôt qu’elle se fut débarrassée du casque et des lanières qui entravaient ses mouvements, son corps s’éleva lentement dans les airs, flottant au-dessus du fauteuil.

Elle déglutit péniblement.

Autour d’elle, les initiés réagissaient avec plus ou moins d’entrain, poussant des exclamations au fur et à mesure qu’ils prenaient de la hauteur. Un peu plus loin, Louise se cogna la tête au son d’une alarme stridulante qui mit fin au vacarme ayant envahi le module. Emma sursauta et leva les yeux.

Sur le tableau de bord, le voyant du système de pressurisation avait viré au vert. Au fond de la capsule, une porte coulissa sur le sas qui reliait la navette au vaisseau. Les initiés se mirent en branle pour rejoindre la sortie.

Songeuse, Emma slaloma entre les fauteuils pour gagner la file.

Était-elle vraiment de taille à devenir Citoyenne de l’Espace ?

Le piétinement des initiés dans son dos la tira hors de ses pensées. Il fallait avancer. Toujours avancer. Avancer sans s’arrêter. C’était ça la clé. Ne pas regarder en arrière. Ne pas regretter. Refouler les souvenirs enfouis du passé.

— Tu viens ? lança Giulia en dardant sur elle ses grands yeux verts, brillant comme des phares. On bloque le passage.

Emma acquiesça.

La file progressait doucement, les initiés s’accrochant à tous les supports qu’ils trouvaient sur leur passage pour gagner du terrain, leur corps ondoyant dans les airs.

Une fois que leur petit groupe eut pénétré dans le sas avec Madame Leclerc, l’agente qui dirigeait les opérations, la procédure de décompression s’enclencha et après plusieurs secondes, une autre porte s’ouvrit de l’autre côté de la capsule, sur le vaisseau, où un représentant de l’ISA les attendait.

— Bonjour, les accueillit-il, bienvenue à bord ! Je vais vous remettre l’uniforme de la branche à laquelle vous avez été affectés.

Il accompagna ses paroles d’un large geste de la main pour désigner le baquet à l’intérieur duquel trônaient des combinaisons estampillées « Académie du Disque d’Argent », déployées aux couleurs des quatre branches de l’institut : Astronomie, Physique, Biologie et Ingénierie.

Puis, plissant le front il invita la première personne de la file à avancer.

— Mademoiselle Pandetti, bonjour ! Voici l’uniforme de la branche de Captum, rattachée au laboratoire de biologie. Le vestiaire des filles sera au fond du couloir, sur votre droite.

Giulia hocha la tête et s’éloigna d’un air martial en serrant sa nouvelle tenue contre elle. Emma avança d’un pas et se racla la gorge.

— Bonjour ! Votre nom ? demanda-t-il les yeux rivés sur la tablette qui diffusait la liste des initiés.

— Bonjour, je m’appelle Emma Lorgeais, dit la jeune fille en redressant les épaules.

Il y eut un silence, puis… incrédule, l’homme tiqua et la dévisagea de la tête aux pieds.

— Pardon… il doit y avoir une erreur, vous pouvez répéter ?

Emma se figea sur place, foudroyée.

Autour d’elle, le monde s’effondra. Et ça n’avait rien à voir avec l’absence de gravité ou la pression de la force de propulsion qui battait toujours contre ses tempes depuis le décollage. Son cœur cognait violemment contre sa poitrine tandis qu’une chape de plomb s’était enfoncée dans son estomac.

Et voilà… Ce qu’elle redoutait le plus était sur le point de se produire : l’ISA s’était trompée. Quelqu’un venait de lever le voile sur son imposture.

Elle n’avait rien à faire ici.

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