#12 : Les yeux noirs

— Le quoi ? s’écria Louise déboussolée, qui s’efforçait péniblement de remonter sur sa chaise.

— Le décorum. Chaque soir au moment du dîner, l’atrium se pare des plus beaux paysages terrestres sous le plancher transparent en trois dimensions. J’imagine que c’est en partie pour prolonger l’action des bienfaits thérapeutiques que procure la présence de plantes sous le dôme.

Emma leva la tête.

Sur les parois transparentes qui englobaient l’atrium jusqu’au troisième étage, en-dessous du couloir circulaire des salles de classe, une brume épaisse avait envahi les murs. Elle paraissait traverser la galerie, ondulant entre les tables et la cascade de lierre tressé qui dégringolait des niveaux supérieurs.

C’était une illusion bien sûr. De même que les falaises et la mer sous leurs pieds. Il n’y avait jamais eu d’océan sur la Lune.

Leurs camarades de première année, éberlués, commençaient tout juste à reprendre leurs esprits. Hilares, les deuxième et troisième année attablés derrière eux s’esclaffaient ouvertement.

— C’est renversant, murmura Emma, plus pour elle-même que pour les autres. D’ailleurs, comment se fait-il qu’une telle abondance de plantes survive sur la Lune?

— Et bien, je pense que nous pouvons avancer sans détour que c’est le fruit de cinquante ans de culture et d’un entretien rigoureux, affirma Edward d’un air suffisant, je me trompe ?

Hérissée, Emma lui tourna le dos. Décidément, ce garçon lui était de plus en plus antipathique.

— En effet, répondit simplement Tim en évitant son regard, ma tante m’a expliqué comment ils ont procédé. Suite à la constitution de l’ISA, ils ont commencé par importer les matériaux nécessaires à la construction du Dôme qui recouvre la base. Affublés de scaphandres, l’opération était infiniment plus sensible et plus longue que sur Terre. Imaginez chacun des mouvements du personnel, ralenti par leur combinaison. Une fois la coupole achevée, ils ont entrepris de creuser un tunnel entre la base et le cratère de Cabeus, comme l’a expliqué le Directeur. Cette manœuvre leur a permis de profiter des réserves d’eau du glacier pour entamer l’aménagement du campement. De fil en aiguille, à chaque nouveau voyage du lunar express, ils ont importé des graines susceptibles de se développer en milieu hostile, qui ne nécessitaient qu’un entretien sommaire. Petit à petit, à l’aide de l’eau charriée par le système hydraulique, puis avec l’oxygène et la lumière émises à travers l’énergie produite grâce au dispositif, les premières plantes sont apparues. Le lierre en particulier a rapidement pris ses marques en éclosant à une vitesse folle, paraît-il. A cause de l’aridité du sol, les fondateurs de la branche de biologie et d’ingénierie ont eu l’idée d’achever l’agencement du Dôme en transformant l’Académie en serre géante. Grâce aux toiture-terrasse végétales, la verdure a rapidement prospéré !

— Fascinant, hoqueta Louise, ses grands yeux ronds fixant Tim avec stupeur. Mais comment se débrouillent-ils pour concocter les repas ?

— Ils doivent forcément cultiver une partie de la nourriture sous le Dôme, suggéra Emma.

Elle jeta un regard incertain au contenu de leur assiette.

Bien que plutôt savoureux, les mets qui jonchaient la table étaient avant tout composés de verdure. Une faible portion de viande séchée agrémentait le dîner.

— Exact ! Je crois qu’ils importent une importante cargaison de poissons et de viandes séchés à chaque trajet qu’effectue la navette. Ma tante affirme que d’ici à quelques années, ils envisagent de fonder la première ferme agricole lunaire en se lançant dans l’élevage de poules, de coqs et de chèvres. En attendant, l’apport en protéines est principalement assuré par l’ingestion de céréales et de viande déshydratée.

Emma comprenait mieux la raison pour laquelle, à bord du lunar express, les deuxième et troisième année avaient frénétiquement échangé toutes sortes de denrées. Adieu les plats en sauce, les entrecôtes grillées et les desserts savoureux.

— Otez-moi d’un doute, interféra Edward, mais comment se fait-il qu’après toutes ces années, personne sur Terre n’ait jamais pointé son télescope sur le Dôme et découvert l’existence du Disque d’Argent ?

— Je crois qu’il y a plusieurs raisons à cela, intervint Louise de sa voix fluette, court-circuitant Tim avant qu’il ne réponde. Déjà les rayons du Soleil n’accèdent que difficilement aux pôles de la Lune, ce qui nous rend de facto invisibles depuis la Terre. Ensuite, même si par chance leur faible rayonnement effleurait le Dôme, les observateurs les plus acharnés n’y verraient qu’un pâle reflet du Soleil sur la Lune, car j’ai lu que depuis l’extérieur le matériau ne permet pas de voir au-travers.

Tandis qu’ils se repaissaient des derniers plats charriés par les plateaux d’argent, volant entre les buffets, un premier groupe d’initiés esquissa le geste de sortir de table. Le dénommé Docteur Brown qui avait présidé les tirages au sort, s’éclaircit alors la voix :

— Merci aux novices de l’ISA de bien vouloir accompagner les nouveaux à leurs appartements.

Un jeune homme aux cheveux courts et crépus, le teint olive s’approcha d’eux. Sa combinaison d’un noir mat reluisait faiblement.

— Bonjour, vous allez bien ? Je m’appelle Bilel Abad et je suis chargé de vous accompagner à la constellation de Cassiopée. Est-ce que vous avez fini ? Vous allez voir, les cabines sont fabuleuses !

Emma et ses acolytes se levèrent pour lui emboîter le pas.

Prise de vertiges, ses cheveux ondulant dans les airs, la jeune fille tâchait de ne pas prêter attention aux falaises ni aux marées qu’ils foulaient. Tels des funambules, ils semblaient évoluer sur un fil unique, suspendu au-dessus du paysage. Emma se retenait à grand peine de sauter de rocher en rocher, pour éviter les flots agités.

Le réalisme du décorum était saisissant.

Ils traversèrent la galerie et se dirigèrent vers le fond de la salle, où un escalier en verre accédait aux étages. Empressée, Emma percuta de plein fouet un plateau chargé de nourriture qui se renversa sur la table d’initiés de troisième année, goguenards. Honteuse, elle se confondit en excuses avant de se baisser pour ramasser les couverts éparpillés au sol, sentant le poids des regards de la salle peser sur elle.

Lorsqu’elle se redressa pour faire face au comptoir des instructeurs, ses yeux rencontrèrent ceux du Directeur. Le regard dur et perçant d’Alfonso Murillo glissa lentement sur elle avant de la dévisager. Ce ne fut qu’un instant fugace, mais elle eut la très vive impression que ses prunelles noires vrillèrent légèrement comme s’il la reconnaissait, avant de se détourner brusquement pour replonger dans la contemplation de son assiette.

Interloquée, Emma l’observa à la dérobée.

Le teint cireux, ses longs doigts pâles jouaient avec application autour du rond argenté de sa serviette. Hautement concentré, il paraissait absorbé par ses pensées.

Pourtant, un observateur attentif remarquait sans peine la crispation de son visage au niveau des mâchoires. S’il semblait calme au premier abord, ses dents serrées ne cachaient rien de la lutte intérieure qui l’animait.

Interdite, Emma détourna le regard.

Guidés par Bilel, ils gravirent rapidement les marches qui menaient au deuxième étage. Claires, les parois du couloir couraient de façon circulaire autour de l’atrium. Le lierre tressé qui s’échappait des étages supérieurs au niveau des salles de classe, ondoyait le long des cloisons transparentes et insonores, qui protégeaient les logements des nuisances de la cour intérieure.

Ils obliquèrent le long de l’atrium et remontèrent le corridor.

Ils avaient déjà parcouru une bonne trentaine de mètres, pourtant les parois du mur restaient inexplicablement vierges. Où se trouvaient les portes qui accédaient aux appartements ? Manifestement, ses camarades semblaient partager le même raisonnement car ils scrutaient le couloir d’un air dubitatif, tournant la tête de gauche à droite pour mieux se repérer.

Bilel les arrêta devant un pan immaculé et ouvrit un minuscule boîtier qu’Emma n’avait jusqu’alors pas remarqué. Il composait une singulière combinaison de chiffres, quand tout à coup, la paroi s’illumina d’un rayon mordoré qui dévoila le battant d’une porte coulissante. Edward s’avança pour entrer mais Bilel le retint.

— Vous devez d’abord enregistrer vos empreintes. Il n’y a pas de clé pour circuler entre les cabines. Seules les empreintes digitales sont reconnues. D’ailleurs, si l’idée vous en prenait, inutile de vous amuser à forcer le passage, les cloisons sont solides! ajouta-t-il d’un air farceur.

Tour à tour, ils posèrent la paume de leur main sur le vantail.

Au bout du quatrième effleurage, le battant s’ouvrit sur un vaste salon couleur crème. De moelleux canapés flanquaient les recoins. Plutôt spacieuse, la pièce était claire et lumineuse. Au milieu trônait une table en verre, jouxtée de sièges. À côté étaient déposés leurs bagages.

Surprise, Louise pointa les valises du doigt sans articuler un son, comme si les mots étaient restés coincés dans sa gorge.

— Une fois que la répartition des première année par constellation est terminée, expliqua tranquillement Bilel qui avait suivi son regard, on envoie les malles des initiés dans la cabine correspondante.

Il leur sourit largement puis joignit ses mains et déclara :

— Je vous souhaite une bonne nuit de sommeil pour digérer tout cela. Sur la table, vous trouverez l’emploi du temps des première année. Soyez bien à l’heure pour votre premier cours demain, je dois y retourner. À bientôt !

Il s’en fut comme il était venu, vaquer à ses occupations.

Perplexes, Emma, Tim, Edward et Louise avancèrent timidement. Tim s’affala sur le sofa en poussant des grognements de satisfaction, tandis qu’Edward s’asseyait d’un air circonspect sur l’une des quatre chaises qui encadraient la desserte. Louise resta debout les bras ballants, d’un air gauche.

Emma poussa un soupir et entreprit d’explorer l’appartement de son côté.

Elle découvrit bientôt deux portes en verre au fond du salon. Chacune donnait sur une grande chambre aux couleurs pastel. Elle entra dans la première qui abritait deux lits, logés dans l’alcôve. Au centre était dressée une cabine de douche transparente. Curieuse façon de respecter leur intimité, songea la jeune fille. Elle posa la main sur la paroi qui s’assombrit aussitôt. Étonnée, elle recula de quelques pas puis renouvela l’expérience. La paume de sa main permettait de régler l’opacité de la vitre. Astucieux !

Un rayon azur s’échappait de la cloison opposée. Elle traversa la chambre et fit coulisser une étonnante baie vitrée, qui s’ouvrit sur un rideau de gerbes colorées. Parsemé de fleurs ici et là, l’audacieux branchage frémissait de lianes tressées qui jaillissaient de la toiture. Une couronne de lierre en étoiles effleura sa joue.

Impatiente, Emma écarta le mur végétal.

Elle resta sans voix face à la beauté à couper le souffle qui se dévoilait peu à peu sous ses yeux. Au-delà du tressaillement des plantes qui enveloppaient l’Académie, par-delà les frontières de la lande émaillée de vert et d’argent qui s’étendait jusqu’aux confins du Dôme, s’élevait dans le ciel un disque turquoise étincelant.

Resplendissante, la Terre rutilait comme un saphir.

Qui aurait cru que le globe serait aussi grand vu d’ici ? Depuis la Lune, sa présence à elle seule éclipsait tout un pan de l’horizon. D’un bleu océan, la sphère était nimbée de nuages vaporeux. La terre ocre était chamarrée d’un spectre de lumière émeraude qui se mêlait volontiers aux nuées grises, gorgées d’eau.

Bouche bée, c’était un spectacle dont Emma n’était pas prête de se lasser.

Louise l’avait rejointe en silence. Conquises, les deux jeunes filles admirèrent le fabuleux paysage de concert. Ce n’est que longtemps après qu’elles se résignèrent à laisser tomber le rideau de plantes sur la voûte céleste, rompant le charme de la vision enchanteresse.

— La Terre sera toujours là demain, promit Emma d’un ton léger en plantant ses grands yeux pervenche dans les prunelles ambrées de sa voisine. Elle ne devrait pas se décrocher pendant notre sommeil !

Louise laissa échapper un petit rire auquel elle répondit par un clin d’œil. Elles s’éloignèrent toutes les deux à regret de la fenêtre.

Épuisée, Emma se rendit compte qu’elle avait cruellement manqué de repos depuis le début du voyage. À quand remontait sa dernière nuit sans interruption ?

Elle tamisa doucement les lumières de l’habitacle.

Après une toilette sommaire, qui lui permit d’étrenner les fonctionnalités de la cabine de douche, elle enfila un débardeur lavande et un short en coton gris perle, puis se glissa avec délices dans les draps frais de son lit. Le matelas était rembourré à souhait. Ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’elle ne rejoigne les bras de Morphée.

— B’nuit, murmura-t-elle.

Une boule de frisottis blonds en pétard s’agitait sous la couette dans l’alcôve attenante. Emma n’entendit même pas sa réponse. La torpeur la gagnait déjà.

À demi somnolente, des images fugitives de la Lune entamant une chorégraphie endiablée avec la Terre, se fondèrent peu à peu dans son esprit. La chimère s’évanouit sur une vision du lunar express, valsant dans les nuages. Pourchassée par Madame Leclerc, qui la traquait à califourchon sur une météorite, Emma prenait la fuite à grand renfort de pas chassés. Elle était en retard pour son rendez-vous avec Christine qui l’attendait assise sur son bureau, coiffée d’une bouée jaune.

La constellation de Cassiopée grandissait, s’étirait.

Si elle parvenait à courir assez vite, elle actionnerait l’ouverture de la porte ! C’était sans compter la brusque apparition d’une pluie de comètes phosphorescentes qui se fracassa sur elle au moment d’atteindre la poignée.

Elle en était réduite à faire du surplace, luttant pour avancer, lorsqu’un visage pâle émergea lentement du brouillard. Le mystérieux inconnu tendit la main vers elle. Emma ne parvenait pas à déchiffrer son expression, ni à identifier ses traits. Que lui voulait-il ?

La pluie cessa soudain. Un regard noir et ardent se posa sur elle, la dévorant toute entière.

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