#11 : Cassiopée

Le pouls battant la chamade, Emma se saisit d’un petit papier en forme d’astre qu’elle déplia avec impatience. Par-dessus son épaule, le débonnaire instructeur déchiffrait la note gribouillée sur une branche de l’étoile. La jeune fille pouvait presque sentir son embonpoint l’effleurer, tant il était corpulent, sa bouille ronde et hilare prête à délivrer la sentence :

— Cassiopée ! s’écria-t-il d’une voix tonitruante, un sourire outrecuidant ourlant ses lèvres comme s’il s’attendait à un concert d’applaudissement.

Emma se dirigea comme un automate entre les constellations étincelantes, peinant à identifier dans le clair-obscur le nom de celle qu’elle avait piochée. À quel moment le jour s’était-il couché ? Y avait-il seulement une alternance entre le jour et la nuit sur la Lune ?

Elle se fit soudain la réflexion qu’elle n’en avait pas la moindre idée.

À son approche, Tim lui sourit de toutes ses dents :

— Par ici ! l’appela-t- il.

Elle était soulagée de voir qu’ils partageaient la même équipe, bien qu’elle n’eût pas la moindre idée du but de l’exercice. À quoi pouvait bien rimer cette entrée en matière ?

En revanche, elle se renfrogna lorsqu’elle constata que le brun taciturne qu’elle avait croisé tantôt se tenait aux côtés de Tim.

— Edward Harper, lâcha-t-il à son encontre en guise de présentation.

Puis, d’un air souverain, il reporta toute son attention sur l’assemblée, ses cheveux noir corbeau ombrageant son visage sombre.

Les première année défilaient. Bientôt, il ne resta plus qu’une petite blonde intimidée qui tordait ses mains avec angoisse.

— Cassiopée ! répéta le présentateur avec satisfaction.

Terrifiée, la fillette se tourna vers l’assistance d’un air hésitant et parut infiniment soulagée lorsqu’elle croisa le regard d’Emma à travers le galbe vaporeux de la constellation qui approchait, au fur et à mesure qu’elle traversait la galerie. Dans un profond soupir de contentement, Louise se laissa tomber sur la chaise la plus proche. Tim lui sourit gentiment. Edward ne lui manifesta pas la moindre marque d’intérêt.

Emma se tenait coite.

Elle attendait la suite des événements avec anxiété. L’objectif de cette mise en scène lui semblait tout sauf limpide. Sous les feux de la rampe, l’animateur avait disparu, emportant avec lui les bassines de verre. Derrière le comptoir, Madame Leclerc était attablée en compagnie d’autres instructeurs. Une douzaine de membres de l’ISA leur faisait face, vêtus de combinaisons noires scintillantes aux bandelettes dorées, courant du col à la manche en passant par les épaules.

Elle fut rassurée de constater qu’ils ne dégageaient pas tous la même froideur que leur affreux chaperon. Certains souriaient franchement, contemplant les nouveaux arrivants avec curiosité. Malgré leur tenue uniforme, tous les âges étaient représentés.

Elle parcourut la rangée de gauche à droite, examinant les différentes physionomies qui composaient leur groupe insolite. Une petite femme replète succédait au commentateur débonnaire, suivie de Madame Leclerc, puis d’un ours roux hirsute, engagé dans une grande conversation avec un vénérable vieillard aux longs cheveux blancs noués en cardigan.

Était-ce le Directeur de l’Académie ?

— Merci Docteur Brown ! claqua un homme séduisant qui se redressa soudain, interrompant brusquement le fruit des observations d’Emma.

L’homme affable, qui avait animé les tirages au sort, lui adressa un petit signe de tête déférent.

Trônant derrière le comptoir comme un prince d’Orient, le charismatique individu siégeait entre ses collègues avec une prestance toute naturelle. Il promena lentement un regard scrutateur dans la galerie, marquant un silence étourdissant dans l’assemblée.

Le teint pâle, il avait de grands yeux noirs en amande, voilés de cernes. Ses lèvres minces étirées en un sourire ravageur, révélaient pourtant un air impénétrable. Quelques mèches folles, d’un noir de jais, retombaient en désordre autour de son visage anguleux. Un collier de barbe naissant encadrait son visage hâlé.

— Bonjour et bienvenue au Disque d’Argent, commença-t-il d’une voix vibrante.

Il ponctua son discours d’un nouveau temps d’arrêt, comme si le temps, immensurable, s’étirait à l’infini dans la tiédeur de la fausse nuit environnante.

— Je suis Alfonso Murillo, le Directeur de l’Académie, proféra-t-il d’un ton rauque.

Son timbre sourd aux intonations caverneuses résonnait curieusement dans la cathédrale de verre. Posté debout d’un air grave, sa haute stature surplombait l’assemblée, sa carrure imposante avalant toute la largeur du comptoir.

— Nous sommes ravis d’accueillir aujourd’hui les initiés de première année.  C’est toujours un réel plaisir et une immense fierté de voir se succéder sur ces bancs des générations d’initiés, qui superviseront les prochaines découvertes scientifiques majeures. Suite à la réussite de la mission Apollo 11 en 1969, où Neil Armstrong a posé le pied sur la Lune, une poignée d’hommes et de femmes visionnaires se sont regroupés pour former l’agence spatiale internationale (l’ISA) et fonder l’Académie du Disque d’Argent. C’est un précieux héritage et en même temps une lourde responsabilité qu’ils nous ont léguée. Cinquante ans plus tard l’institut a prospéré, dit-il en désignant fièrement les majestueuses colonnes de verre recouvertes de charmille capricieuse qui encadraient l’atrium.

Il marqua une pause, prenant le temps d’observer la galerie comme s’il la voyait pour la première fois.

— Nous avons le devoir d’honorer cette succession et d’en faire le meilleur usage possible, reprit-il posément. L’humanité n’est pas encore prête à accepter l’existence du Disque d’Argent ni à soutenir les projets qui révolutionneront le monde de demain. Elle est divisée par des conflits sociaux qui l’aveuglent et l’empêchent d’aller de l’avant, au sein desquels chaque communauté se presse dans l’ascension au pouvoir. Pour se dépasser et repousser ses limites, l’humanité a besoin d’unir ses forces. Nous ne sommes pas rassemblés ici pour faire l’apologie d’une culture au détriment d’une autre. Votre nationalité et vos origines n’ont aucune importance aux yeux de l’Académie. Vous êtes les pionniers qui embarqueront le monde vers un ordre nouveau. Ensemble, votre travail et vos expériences fructifieront pour dévoiler les secrets que la science maintient encore hors de la portée de l’Homme, prophétisa-t-il dans un murmure.

Les première année échangeaient des regards intimidés.

— Comme vous le savez, les nouveaux arrivants sont répartis selon leurs aptitudes et leur parcours entre les quatre branches qui composent le Disque d’Argent : biologie, astronomie, physique et ingénierie. Certes, cette répartition est menée sur la base de vos qualités intellectuelles et personnelles et la plupart d’entre vous êtes fiers de représenter la branche qui vous a choisis. J’attire cependant votre attention sur le fait que ce n’est qu’en unissant vos forces que vous triompherez sans ambages. Vous apprendrez que le véritable succès résulte de la capacité à s’accorder pour créer une synergie qui exploite au mieux les atouts de chacun. Car c’est en groupe, dans l’harmonie et la cohésion, que vous accomplirez les plus belles performances.

Ses prunelles sombres balayaient le public, enveloppant l’auditoire de leur influence magnétique.

— L’union fait la force ! déclama-t- il, les bras levés vers le ciel pour mieux illustrer ses propos.

Levant la tête, le regard d’Emma accrocha des cylindres en plastique qui couraient le long des cloisons transparentes et remontaient jusqu’aux balustrades de verre. C’était un incroyable réseau de tubes transparents qui parcouraient la galerie. À l’intérieur, bagages et colis étaient soufflés avec force, aspirés par la pression sous vide qui animait l’engrenage. Plissant les yeux, elle crut reconnaître sa valise errer dans le labyrinthe et comprit que l’entrelacs était relié au hall d’accueil où ils avaient déposé les malles.

Qu’est-ce qui avait décidé le staff à attendre aussi longtemps avant d’envoyer valdinguer leurs affaires dans la tuyauterie du Disque, pour rejoindre les dortoirs ?

Le Directeur s’était tu pour se désaltérer. Contemplant le liquide d’un air songeur, il semblait avoir oublié jusqu’à leur existence, plongé dans les méandres de ses pensées. A tel point qu’Emma finit par se demander avec une certaine inquiétude, s’il n’était pas un peu fou.

— L’or bleu, lâcha-t-il soudain d’une voix éraillée. Le bien le plus cher que nous ayons.

Il toisait l’eau avec une insistance troublante, presque tendre. Vaguement chancelant, il semblait pris de vertige, sa belle assurance volant en éclat pour laisser place à un homme brisé.

— Sur Terre, les hommes se déchirent pour s’enrichir de biens inutiles. Au Disque d’Argent nous traitons chaque ressource avec respect et parcimonie. Ce projet n’aurait jamais été possible sans les réserves de glace découvertes aux extrémités des calottes lunaires. A l’abri du pôle sud, le Dôme qui recouvre la base de l’ISA est alimenté en eau par le cratère Cabeus, voisin de là où nous nous sommes établis. Grâce à un système de traitement des eaux usées, nous recyclons le liquide usagé pour arroser les plantes qui tapissent l’Académie. Cet entretien favorise la génération naturelle d’oxygène sous la coupole et réduit nos dépenses énergétiques. Par ailleurs, le système hydraulique que nous exploitons assure aussi avec succès la génération d’énergie et de lumière, qui permettent le bon fonctionnement du Dôme.

Voilà qui élucidait enfin le mystère de l’alternance jour – nuit sous la base ! La lumière du jour, artificielle, était régulée par la dépense d’énergie que générait l’ingénieux système hydraulique.

De fait, les rayons du soleil n’atteignaient que difficilement les extrémités polaires de la Lune. Cela expliquait également l’existence du mur végétal qui recouvrait l’institut, spéculait Emma. Ses vertus thérapeutiques et esthétiques, combinées à la production naturelle d’oxygène étaient non seulement renversantes, mais aussi bienfaisantes pour l’écosystème.

— Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une excellente année au sein du Disque d’Argent, déclara-t-il dans un nébuleux sourire. Oh et une dernière chose pour les première année…

Il s’abîma dans la contemplation des constellations coruscantes qui clignotaient sur les tables.

— Les papiers que vous avez piochés représentent le nom de la pléiade qui vous hébergera durant votre cursus à l’Académie. Si vous avez des doléances ne m’en voulez pas, c’est le sort qui en a décidé ainsi, ajouta-t-il d’un air taquin.

Il se rassit avec élégance.

Emma se tourna vers Giulia.

La rouquine était attablée auprès de James King. Le beau jeune homme à la peau d’ébène qui avait rejoint Andromède le premier, avait grandi dans le Nevada aux États-Unis, leur avait-il conté à bord du lunar express. En face de lui se tenait Maple, le spirituel taïwanais et à ses côtés Ayu Wong, une délicate jeune fille d’origine chinoise.

Elle promena son regard autour d’elle.

À table, Tim se grattait le menton avec enthousiasme, gesticulant sur sa chaise pour mieux admirer l’atrium dans lequel ils siégeaient. Assommé d’ennui, Edward jetait des coups d’œil moroses autour de lui, tandis que Louise s’était rigidifiée sur sa chaise d’un air farouche. Si l’accent de leurs deux compagnons laissait entendre qu’ils étaient tout sauf latins, elle savait d’ores et déjà que sa petite voisine était française.

— On dirait que nous allons passer l’année ensemble, dit-elle prudemment.

— Oui n’est-ce pas ? répondit Tim avec enthousiasme, ça promet d’être lovely !

Edward émit un vague grognement pendant que Louise reniflait bruyamment, le haut du corps penché par-dessus la table.

— D’où venez-vous ? demanda la blondinette dans un chuchotement presque inaudible.

— Je suis originaire de Londres, affirma joyeusement Tim.

— Oh ! glapit Louise, fantastique, tu es anglais ?

— C’est assez évident il me semble, intervint Edward d’un ton acerbe.

Déstabilisée, la fillette se tut piteusement.

— Et toi, d’où viens-tu ? s’enquit sèchement Emma, face à l’arrogance de leur interlocuteur.

— Glastonbury, dans l’ouest de l’Angleterre.

Ils formaient ainsi un curieux quatuor de deux anglais et deux françaises à la personnalité diamétralement opposée.

Après quelques secondes de flottement, Emma reprit :

— Impressionnant comme discours, n’est-ce pas ?

— C’est visionnaire, tu veux dire, souffla Tim d’un air ravi. J’ai hâte de voir ce que vont donner les cours ici !

Louise qui reprenait peu à peu confiance demanda :

— Dans quelle branche avez-vous été affectés ?

— Astronomie ! chantonna Tim qui semblait sur le point de sauter au plafond.

— Oh super ! Moi j’intègre la branche d’ingénierie et Emma biologie. Et… et toi ? s’enquit la fillette avec des pincettes en s’adressant au taciturne Edward.

— Physique, grommela le sombre garçon d’un air laconique.

Des plateaux de verre chargés de nourriture circulaient entre les tables. Mus par une force invisible, ils avançaient seuls, glissant sur le sol translucide.

Estomaquée, Emma fléchit légèrement pour mieux observer leur manège.

— Magique n’est-ce pas ? s’illumina Tim, en réalité c’est un système d’approvisionnement inédit qui relie les cuisines à l’atrium, grâce à un dispositif transparent sur lequel des rails aimantés soutiennent et pilotent les chariots en automatique.

— Tu as l’air de t’y connaître ! soupesa Emma impressionnée, comment ça se fait ?

— Ma tante est une ancienne initiée. Lorsqu’elle a su par l’ISA que j’étais sélectionné elle a dansé de joie et m’a tout expliqué. C’est dur pour elle car nous sommes tenus au secret et elle ne peut partager cette expérience avec personne d’autre dans la famille. Elle a toujours été ma tante préférée, mais lorsqu’elle est devenue initiée il y a quelques années, elle a en quelque sorte disparue de la circulation. À partir de ce moment-là, je ne l’ai plus vue qu’en de rares occasions. À présent, je comprends pourquoi.

Pensif, Tim se tut un instant, son visage rond fendu d’une expression mélancolique.

Soudain, alors que le plateau le plus proche se rapprochait pour délivrer leur repas, le sol s’effondra sous leurs pieds. Ils se retrouvèrent suspendus au sommet d’une falaise escarpée, la mer s’écrasant sur les rochers dans un ballet de gouttelettes effrénées. Des flots endiablés éclaboussaient les rochers.

Emma poussa un cri de stupeur tandis que Louise, terrorisée, basculait de sa chaise. Les sourcils arc-boutés, leur ténébreux voisin s’aventura même jusqu’à laisser échapper un curieux râle de frayeur.

Seul Tim n’avait pas bougé. Admiratif, il souriait en contemplant le décor.

— Splendide, c’est le décorum du soir, dit-il d’un ton appréciateur.

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