#10 : Sous le Dôme

L’attraction artificielle dont ils jouissaient sur le vaisseau ne faisait plus effet dans le module ni au sol. Madame Leclerc sautillait presque pour pénétrer dans le tunnel, engoncée dans sa combinaison noire et raide qui luisait d’un air continuellement lugubre. En d’autres circonstances, Emma aurait sans doute trouvé cela très amusant, si l’instant choisi n’avait été aussi solennel.

Le satellite rayonnait d’une gravité équivalente à un sixième de celle fréquemment endurée sur Terre. Infiniment plus souple, leur corps se mouvait avec la légèreté d’un papillon, imperceptiblement relié au sol.

Suspendue quelque part entre la croisée et le couloir, la jeune fille déglutit avant de marquer son empreinte sur la Lune. Pressée par la flopée d’initiés qui attendaient leur tour, elle réalisa son premier pas avec ivresse, tous ses sens en alerte.

Était-ce le manque d’oxygène ou la faible gravité qui la rendait aussi guillerette ?

Elle avait soudain une conscience aiguë des moindres détails du monde qui l’entourait. La buée qui s’agglutinait sur les conduits transparents du tunnel, les bottes de Madame Leclerc qui luttaient contre l’attraction lunaire pour reprendre leur mouvement saccadé, les lourdes boucles de Giulia qui tressautaient à chaque enjambée, les couinements de Louise qui se cachait à demi la figure derrière son masque à oxygène et l’écaille des lunettes de Maple, qui scintillaient étrangement dans le demi-jour. Elle pouvait même distinguer dans son dos, le souffle court et rauque que dégageait Paul Lambert, le garçon rachitique qui avait tenu tête à leur guide sur la chaloupe.

Les mèches bleues voletant autour de son visage ovale, Emma peinait plus que jamais à dompter sa chevelure ondoyante qui semblait goûter un malin plaisir à s’éparpiller dans toutes les directions, en l’absence d’acuité terrestre. Gambadant dans le tunnel, c’est à peine si leurs talons effleuraient la surface de la Lune.

Les initiés bondissaient plus qu’ils ne marchaient.

D’une texture opaque, le matériau qui drapait le tunnel ne leur permettait pas de profiter du paysage lunaire. Au bout d’une centaine de mètres, ils débouchèrent au sein de ce qui s’apparentait le plus à un hall de gare. En hauteur, un large tube rutilant protégeait jalousement des cabines de verre assemblées sur un rail unique, lui-même perché sur des pylônes de fer. Profitant d’un système de capsules pressurisées à propulsion sous vide, des wagons dernier cri reliaient en dix minutes les soixante kilomètres qui séparaient la base d’alunissage de l’Académie du Disque d’Argent.

La technologie de propulsion par sustentation magnétique était révolutionnaire.

Si Emma avait déjà entendu parler de la construction de prototypes similaires sur Terre, c’était la première fois qu’elle s’apprêtait à voyager dans l’une de ces capsules.

Réglé comme une horloge, le système projetait une cabine par minute dans le tube de métal. Impressionnée, l’escouade dévisageait les capsules avec étonnement. Bousculés par des deuxième et troisième année qui s’empressaient dans les wagons, Emma et ses camarades se mirent lentement en marche. Ils escaladèrent à leur tour l’escalier qui menait à la plateforme.

Leur bagage en main, ils pénétrèrent dans l’enceinte d’une capsule, Madame Leclerc sur leurs talons. L’intérieur était d’un blanc épuré au design minimaliste. Emma s’assit sur un banc couleur crème, aux côtés d’un garçon blond ébouriffé qui souriait avec enthousiasme.

Moins d’une minute plus tard, la cabine était propulsée avec force, soufflée par la pression du cylindre.

Ils ressortirent légèrement sonnés par l’expérience combinée de l’alunissage et du wagon projeté sous vide. Emma avait le ventre qui grondait, son estomac criant famine. Leur petit groupe s’était mélangé à d’autres première année dans la capsule, assez vaste pour accueillir une quarantaine de personnes. Coincée entre le joyeux blond de sa cabine et un grand garçon brun à l’air flegmatique, Emma jouait des coudes sur le quai pour atteindre la sortie qui conduisait à la base.

La procession d’initiés se précipitait vers la coupole.

Elle crut d’abord qu’il y avait méprise en émergeant sous le Dôme. Soit ils étaient victimes d’une illusion, soit la gravité lunaire lui était montée à la tête.

Une somptueuse et imposante forêt de jade s’élevait à mi-hauteur de la base, déployée comme un saule pleureur. Des lianes robustes entremêlées de jeunes pousses d’un vert tendre jaillissaient de toutes parts. La verdure était disposée de façon singulièrement homogène, pas un brin d’herbe plus haut que l’autre pour rompre l’harmonie de cet arc-de-cercle, au contour irréprochable.

Emma cligna des yeux.

La jungle luxuriante recouvrait de pied en cap un bâtiment diaphane, drapé de feuillages. C’était un édifice transparent sur lequel se superposaient des terrasses circulaires, ruisselantes de plantes. De majestueux rideaux de lierre dégringolaient de la toiture sur des baies vitrées qui semblaient s’étirer à l’infini. Le Disque d’Argent se dressait comme un cône en cristal, saupoudré de jasmin qui tapissait les cabines translucides. Le mur végétal enveloppait l’Académie de sa frondaison épaisse, ses branchages camouflant le château de verre du sol au plafond. Des gerbes de fleurs colorées parsemaient ici et là l’audacieuse tonnelle.

C’était la citadelle la plus ingénieuse qu’il lui eut été donné de voir.

— Ils ont transformé l’école en serre géante, constata le grand brun hautain à côté d’elle, les sourcils froncés d’indifférence.

— Astucieux ! s’écria le gaillard blond, ses cheveux hirsutes encadrant son visage rond, j’adore le concept. Favoriser la génération naturelle d’oxygène sous le Dôme, sans oublier les bienfaits thérapeutiques que provoque la présence de plantes dans un milieu aride. Je m’appelle Tim Harrison by the way, ajouta-t-il d’un air rayonnant en tendant la main vers eux.

En guise de réponse, l’autre jeune homme consentit un bref signe de tête et poursuivit son chemin sans un mot.

Emma, elle, lui serra la main en souriant. Le garçon lui inspirait une franche sympathie.

— Bonjour Tim, moi c’est Emma.

Che cavolo ! Où étais-tu passée ? s’impatientait Giulia quelques rangées plus loin.

L’éblouissante rouquine mettait un point d’honneur à ne plus la quitter des yeux depuis le décollage du lunar express. Au demeurant très chaleureuse, elle faisait partie de ces personnalités exubérantes qui après avoir jeté leur dévolu, en amour comme en amitié, n’entendait plus se faire oublier.

Emma, d’un naturel assez solitaire, ne comprenait pas très bien pourquoi ni comment elle s’attirait toujours les faveurs des personnes les plus démonstratives mais elle était flattée de l’attention que lui portait Giulia.

Tim observait sa compagne d’un air perplexe, visiblement tiraillé entre le vert magnétique de ses yeux et la gestuelle voluptueuse qui ondulait sous son teint laiteux.

— A plus tard, chantonna-t-elle en tirant Emma par la manche de sa combinaison.

Les deux jeunes filles traversèrent l’esplanade qui surplombait la gare, descendant les marches qui menaient à l’allée principale.

Le Dôme abritait un monde surréaliste.

Tout s’était passé si vite depuis la révélation de Madame Leclerc, qu’Emma ne s’était pas vraiment hasardé à imaginer l’environnement qui l’attendait. Pourtant, outre sa localisation inattendue, le décor insolite avait largement détrôné ses attentes.

Un lacis de pierres rondes au gris sombre et soyeux était chaussé dans de minuscules cavités basaltiques. De timides ruisseaux perlaient sur les contours arrondis de roches recouvertes de mousse maigre. La base de l’ISA abritait une vaste plaine émaillée de vert et d’argent, logée dans un immense cratère en cuvette. En périphérie de la circonférence d’un rayon de vingt kilomètres, des parois cendrées et abruptes remontaient comme un ourlet pour border la périphérie du Dôme. 

Un curieux cerceau de fer flottait énigmatiquement à côté de l’école, telle une bulle de savon qui se serait échappée de la crevasse. De l’autre côté, une tour scintillante fièrement dressée vers le ciel, était recouverte de miroirs géants qui renvoyaient un reflet platiné.

Quelle était la probabilité qu’un tel monde existât à portée de main de la Terre, sans que personne ne s’en aperçoive ! Et comment expliquer la présence de plantes luxuriantes dans un environnement aussi stérile ? La poussière lunaire était-elle seulement capable d’accompagner le développement de matières organiques ? C’était pour le moins inconcevable, réfléchissait Emma à toute vitesse, vaguement étourdie.

Sautillant sur les granits, les initiés s’appliquaient à éviter les gerbes d’eau qui éclaboussaient les galets. Le paysage était un mélange improbable. Tour à tour desséchée ou verdoyante, la lande abritait des fragments de roches désolées comme des rameaux plantureux, là où la végétation était parvenue à prendre racine.

L’Académie du Disque d’Argent s’élargissait à vue d’œil sous leurs yeux ébahis, croulant sous une pléthore de lierre. Plus qu’une dizaine de pas et ils pénètreraient dans son enceinte mystérieuse.

Ils écartèrent un majestueux rideau de plantes qui dissimulait l’entrée.

Une guirlande de vigoureuses feuilles en étoile dégringola sur les épaules de la jeune fille, caressant sa joue. Agrippée à la façade, la toison verte se soulevait légèrement sous l’impulsion de la brise artificielle qui circulait sous le Dôme. Derrière la cascade de lierre, une porte vitrée coulissa sur une baie plongeante.

Madame Leclerc les attendait à l’intérieur du porche translucide. Roide, son maintien était toujours aussi guindé, ses yeux gris et perçants vrillés sur le petit groupe qui s’affairait autour des valises, s’imprégnant du moindre de leurs faits et gestes.

Ils confièrent leurs malles au personnel de l’accueil qui les enfourna dans des coques en plastique transparentes, réparties dans un large tube en verre étiré comme un tuyau le long du mur.

— Impressionnant n’est-ce pas ? bouillonnait Giulia à côté d’elle, c’est le système de communication le plus incroyable que je connaisse. Tu mets une valise, un objet ou un message dans la coque. Puis tu renseignes la destination qui t’intéresse au Disque d’Argent. Ce truc dessert n’importe quelle pièce, Luigi m’en a parlé, c’est brillant !

Soufflées par le système à propulsion du tube en plastique, les coques étaient avalées par le tuyau qui les projetait en travers de la cloison longeant les plinthes, avant de bifurquer vers le plafond et de disparaître dans la salle suivante, happées par le conduit. La réception pianotait vivement sur le tableau de bord qui contrôlait les coques, agençant les colis avec soin. 

Leurs bagages, quant à eux, n’avaient pas bougé d’un poil, remarqua Emma.

Les mains libres, ils s’engagèrent dans l’antichambre qui débouchait sur l’atrium. Les première année s’agglomérèrent devant Madame Leclerc, qui entreprit de répartir les initiés selon deux files distinctes. Les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Emma haussa un sourcil surpris. Voilà qui s’annonçait bien primaire. Pourquoi engager une distinction par genre ? Quel âge cette vieille pie leur donnait-elle au juste… trois ans ?

— À mon signal, commença leur sévère éclaireur, vous entrerez dans l’atrium en file indienne. Même si vous êtes exténués par le voyage, j’attends de vous un comportement irréprochable. À partir de maintenant vous représentez l’ISA et cela entraîne des responsabilités.

La jeune fille lança un coup d’œil interrogatif à sa compagne, qui se tenait dressée le buste en avant, ses boucles rousses et soyeuses ramassées en arrière, les yeux pétillant d’excitation. Absorbée, Giulia ne lui rendit pas son regard.

Le battant s’ouvrit lentement, révélant un hall somptueux.

L’atrium était une spacieuse galerie de verre qui s’élevait comme une cathédrale. La hauteur du plafond n’avait pas de limite, hissée à plus de cinquante mètres au-dessus du sol. Des façades translucides l’enveloppaient jusqu’aux premiers étages, avant de percer sur les couloirs circulaires des salles de classes, desquels surgissait une avalanche de lierre tressé qui pendait par-dessus la balustrade, jusqu’au plancher. L’atrium était parsemé de tables transparentes éparpillées de façon décousue, sur lesquelles siégeaient les initiés de deuxième et troisième année. Un parterre de combinaisons teintées d’argent, de bleu, de brun et de pourpre aux couleurs des quatre branches, s’agitait avec impatience.

Tous les regards convergeaient dans leur direction. Prise de vertiges, Emma tituba soudain.

Elle planait au-dessus d’un océan de comètes et d’étoiles…

La pierre vibra et elle fut aspirée par un éblouissant tunnel de lumière. Elle se sentit tomber dans un puits sans fin, ceint d’une clarté aveuglante. Elle traversait le temps et l’espace à une vitesse prodigieuse, au mépris des lois qui régissaient l’univers.

Elle voulut crier mais elle n’y parvint pas. Les sons s’étouffèrent dans sa gorge.

Elle était de retour quelques secondes avant l’explosion, flottant dans un silence apocalyptique. Elle sentit plus qu’elle n’entendit la déflagration, abasourdie par la force et la caresse de la chaleur sur sa joue. Elle nageait sous une pluie de débris. L’astéroïde n’était plus qu’une mer de cailloux, divaguant dans l’obscurité.

Cette fois, elle avait gardé les yeux ouverts, bien résolue à ne rien manquer du spectacle. Mais quelque chose clochait…

Au hasard des roches effritées, des résidus métalliques s’affrontaient. Le regard aiguisé, la jeune fille distingua les restes d’un vaisseau morcelé, dérivant dans l’immensité. Son cœur fit un bond et une curieuse détresse l’envahit, sans qu’elle pusse se l’expliquer. Puis, un cri angoissant déchira l’espace :

EMMA !

Ebranlée, la jeune fille chancela à bout de souffle.

Dans la file voisine, Tim lui jeta un regard curieux. L’estomac noué, Emma serra les poings pour se ressaisir. Il était grand temps qu’elle se reprenne. Ses visions oniriques la poursuivaient même éveillée à présent. Si quelqu’un s’en apercevait, on la croirait complètement folle ! Avec la fatigue du voyage, elle avait cruellement manqué de repos… Ce n’était pas une raison pour lâcher la bride à son imagination.

Elle se redressa avec raideur.

Les initiés avançaient prudemment. La plateforme opalescente qu’ils foulaient donnait l’illusion de s’étaler à l’infini sous leur pas hésitant.

Au fond de la galerie étaient suspendues deux bassines de verre, fourmillant de papiers étoilés, trônant devant un large comptoir qui faisait face à l’assemblée. Un garçon et une fille de chaque rang cueillaient un papier argenté dans le baquet qui se tenait devant eux.

Un jeune homme au teint chocolat et au physique avantageux plongea la main dedans et en sortit un billet qui le laissa perplexe.

Debout, campé entre les deux cuvettes, un homme jovial souriait largement, surveillant les transactions. Il jeta un œil à la note et scanda :

— Andromède !

Tout à coup, comme par enchantement, les tables s’assombrirent et se parèrent de constellations étonnantes. Éblouie, Emma plissa les yeux pour comprendre le phénomène. Sous l’apparence d’un hologramme particulièrement convaincant, chaque plateau diffusait un arc-en-ciel de lumière qui s’élevait dans les airs au-dessus des buffets, réverbérant des images saisissantes de la voûte céleste.

Ce n’était pas un simple effet d’optique.

Le séduisant jeune homme à la peau de bronze se dirigea vers la table qui propageait la constellation d’Andromède, tournoyant doucement sur elle-même. Suivant son exemple, une jeune fille brune dans la file voisine prit bravement son courage à deux mains et glissa les doigts dans la cuvette qui lui faisait face.

Avec toute la bonhomie dont il était capable, leur présentateur annonça cette fois-ci:

— L’Hydre !

La brunette s’empressa de rejoindre la table vide qui luisait faiblement dans la pénombre, sur laquelle s’affichait la toile de l’Hydre en trois dimensions.

Observant avec un regain d’attention, Emma commençait à comprendre le manège.

Toutes les dessertes qu’ils avaient dépassées et auprès desquelles étaient déjà attablés les initiés de deuxième et troisième année, reflétaient le nom d’une constellation. À l’orée du comptoir et des cuvettes de cristal, des tablées vides accueillaient les première année à l’annonce de chaque nouvelle pléiade.

La file progressait avec assurance.

Lentement, les tables se formaient, chaque fois composées de deux garçons et deux filles. Emma devina tout à fait le système lorsque Giulia piocha à son tour Andromède dans la bassine. Chacune recelait un billet identique en double exemplaire qui permettait respectivement à deux personnes du sexe opposée de rejoindre la constellation correspondante dans une parfaite mixité.

Le commentateur énumérait toujours les pléiades avec chaleur :

— La Boussole ! débitait-il les yeux brillants, Céphée ! Le Centaure ! Eridan ! Le Lynx!

Les buffets se remplissaient peu à peu.

Pour la première fois, Emma distinguait la diversité qui animait l’Académie du Disque d’Argent. Peuplée de têtes brunes, rousses, noires ou blondes, les cheveux soyeux, crépus ou frisés, les peaux claires ou foncées, c’était un bel exemple de brassage culturel qui regroupait habilement les représentants de nombreux pays.

Levant la tête, elle considéra le plafond vertigineux qui s’élevait de façon sépulcrale, épousant la voûte qui coiffait le toit de l’édifice.

Sous la profondeur de la coupole étaient suspendus des escaliers en verre qui reliaient les étages entre eux dans une délicieuse asymétrie. Les balustrades, épaissies par le feuillage dense, plongeaient littéralement vers l’épicentre de l’atrium où l’animateur enjoué poursuivait sa performance.

La jeune fille respira un grand coup.

C’était à son tour.

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