#9 : Le lunar express

Le lunar express amorçait un virage en douceur pour se placer en orbite du satellite terrestre.

Alourdi par sa charge conséquente, il ne souhaitait pas manquer l’occasion d’exploiter l’attraction lunaire pour réussir son insertion orbitale avec succès. Le cas échéant, les conséquences seraient regrettables pour les réserves de propergol que transportait le vaisseau. Le mastodonte devrait alors puiser dans ses dernières ressources en carburant pour capturer la gravité lunaire.

Contraint de freiner à l’arrivée pour ajuster sa position, le plus grand défi du lunar express consistait à s’engouffrer dans le faible champ magnétique de la Lune au bon moment.

Suspendue à environ trois cents quatre-vingt mille kilomètres de distance de la Terre, sa capricieuse voisine était affublée d’une orbite elliptique qui déformait son amplitude de plus ou moins dix pour cents, selon la période du cycle qu’elle traversait. Heureusement pour les passagers du lunar express, le trajet, aligné au calendrier lunaire, ne devait pas dépasser la distance moyenne Terre-Lune.

Deux jours s’étaient écoulés depuis le décollage. La navette s’était envolée depuis cinquante-trois heures et trente-deux minutes, affichait le tableau de bord.

Si Emma s’était sentie quelque peu nauséeuse durant le circuit en bateau, ce n’était rien comparé au décollage de la fusée qu’elle vivait pour la première fois.

Il lui semblait que chaque cellule de son organisme, chaque parcelle de son corps avait violemment protesté contre le terrible affront qu’elle leur infligeait, bafouant ainsi les lois de la nature et de la gravité. La pression écrasante qu’elle avait ressentie au niveau des tempes, la plaquant contre le siège comme si elle se fondait dans le cuir du dossier pour ne plus former qu’un avec le fauteuil, avait pris des heures à s’estomper après la manœuvre. Ses mèches bleues, habituellement indomptables, s’étaient étirées de toute leur longueur, distendant son cuir chevelu comme si elles entreprenaient de se déraciner de sa boîte crânienne. Tandis que son estomac, qui s’était résolument décroché durant l’ascension, flottait toujours quelque part au sol.

Abasourdie, la jeune fille n’en revenait pas. L’Académie du Disque d’Argent était sur la Lune.

Ils voguaient à des dizaines de milliers de kilomètres de l’enveloppe terrestre, le vaisseau tournoyant sur lui-même. Afin de lutter contre les effets néfastes de l’apesanteur sur les muscles et la circulation sanguine, qui réduisait à terme la masse osseuse, le lunar express avait été conçu sur le modèle d’une hélice d’avion. En pivotant sur lui-même grâce au rayon de la centrifugeuse, il reproduisait une gravité artificielle à bord du navire. Son influence fluctuait selon la distance au centre de rotation. Plus les initiés s’éloignaient du cœur de la navette, moins le phénomène faisait effet.

Volant tout à fait, Emma s’était réfugiée à l’observatoire, ses deux mains agrippant fermement la lunette qu’elle tenait pointée vers les étoiles. Rejetant sa longue chevelure fauve en arrière avec la grâce d’une nymphe, sa compagne s’extasiait sur la vision du télescope.

— C’est encore plus beau que ce qu’en dit Luigi ! s’exclamait-elle d’un air émerveillé, des intonations musicales perçant dans sa voix.

Giulia, sa sulfureuse voisine italienne, était une initiée avant l’heure.

Elle appartenait à une famille d’astronautes dont le grand-père en personne, Francesco Cassini, avait participé à la fondation de l’ISA. Son frère aîné, Luigi, était diplômé du Disque d’Argent depuis l’année dernière.

Giulia avait passé son enfance, les yeux rivés vers le ciel, à espérer qu’elle serait appelée à rejoindre l’Académie. Mais être apparentée aux illustres Cassini n’était pas suffisant pour gagner sa place ici-haut. Sa cousine Martha en avait fait les frais.

Elles avaient scruté la voûte céleste de concert, rêvant aux missions qu’elles accompliraient pour le compte de l’ISA et aux découvertes qu’elles mèneraient ensemble, avant que les ambitions de l’une ne soient réduites au néant et que la réalité ne les rattrape toutes les deux. Seule Giulia avait été identifiée comme un potentiel digne d’intégrer les bancs de l’Académie. Depuis ce jour, Martha avait dû abandonner ses rêves et se fondre dans la société sans plus mentionner l’ISA, qu’elle était tenue d’oublier.

L’aventure semblait naturelle pour une jeune personne comme Giulia, qui s’y était préparée toute sa vie et dont l’avenir était tracé. Elle l’était moins pour d’autres initiés comme Emma ou Louise, qui découvraient enfin la localisation secrète de l’Académie à leurs dépens. Cette dernière s’était d’ailleurs quasiment volatilisée depuis le décollage, qu’elle avait vécu avec une authentique terreur.

Benjamine d’une famille de cinq enfants, Louise était souvent malmenée par ses quatre frères et la moindre porte qui claque la faisait déjà sauter au plafond. Alors monter à bord d’une fusée ? Très peu pour elle !

Dans le vaisseau, leur petit groupe avait retrouvé les initiés de première, deuxième et troisième année. Les convois du monde entier étaient réunis sur le lunar express où une vingtaine de modules, décollant en même temps des quatre coins du monde, se retrouvaient dans l’espace pour épouser la coque du lunar express, gravitant en orbite de la Terre. Une fois raccordés au vaisseau, les passagers quittaient l’enceinte du module pour rejoindre le navire.

Le trajet était aussi l’occasion de faire la connaissance des instructeurs du Disque d’Argent qui seraient préposés à leur apprentissage des sciences occultes de l’univers. Car si Madame Leclerc était en charge de l’acheminement de l’escouade qu’avait empruntée Emma, d’autres membres de l’ISA avait guidé les différents groupes d’initiés en partance d’Argentine, des Îles Cook, du grand nord Canadien, de l’Ecosse et autres contrées lointaines… Après avoir discuté avec une dizaine de personnes, Emma ne connaissait toujours pas la moitié des bases terrestres de l’ISA !

En-dehors des modules prévus à cet effet, le vaisseau était un authentique colosse de fer, érigé sur plusieurs étages.

Aux niveaux inférieurs, figuraient les alcôves dans lesquelles les initiés pouvaient se reposer. Hagards, certains n’y avaient pas mis les pieds depuis le décollage, perturbés par l’absence d’alternance jour-nuit qui rythmait si bien les journées sur Terre. Dans l’espace, où que portât le regard, la nuit enveloppait la navette. Noire d’ébène, la coupole sombre s’étendait à perte de vue. Les ténèbres n’étaient troublées que par le halo azur qui s’échappait de la Terre, tapissant le lunar express de rayonnements turquoises.

 Au-dessus de l’observatoire où Emma et Giulia s’étaient retirées, était basé le repaire de l’ISA où seuls les membres accrédités étaient autorisés à circuler. Déambulant dans les couloirs, les histoires les plus abracadabrantes affluaient à son sujet. Des réunions secrètes tenues sur les mystères du cosmos aux expérimentations les plus folles, les initiés échafaudaient toutes les théories sur les activités de l’agence spatiale internationale.

Postée au centre névralgique de la centrifugeuse, la plus vaste salle du lunar express – communément appelée la Grande Halle – était un véritable temple à la consommation, propice aux échanges les plus inattendus.

Les initiés s’y retrouvaient tantôt pour bavarder, déjeuner, se détendre ou y conclure des affaires fructueuses. La plupart des première année n’avaient pas anticipé une telle réclusion au large de la planète bleue. Ils ressortaient souvent bredouilles du négoce. Mais les plus anciens, pragmatiques, n’avaient pas hésité à embarquer les denrées les plus rares, qu’ils échangeaient volontiers contre des sachets de thé ou autres compléments alimentaires savoureux, en prévision de l’année à venir.

Des délices de l’Iran aux kissar du Tchad, tout y passait. La halle se parait des mets les plus exquis, savamment disposés sur des étals multicolores. Si l’ISA voyait d’un mauvais œil ces transactions, elle n’en laissait rien paraître, fermant les yeux sur une tradition établie depuis longtemps.

En s’y baladant, Emma avait découvert des produits dont elle n’avait encore jamais soupçonné l’existence. C’était la première fois qu’on lui proposait du jus d’œil de mouton (remède traditionnel contre le mal de tête en Mongolie) ou qu’elle se trouvait en présence d’escamoles, ces larves de fourmis géantes que les mexicains avaient coutume d’enrouler dans leurs tortillas pour le casse-croûte. Mais au-delà des découvertes culinaires et autres observations culturelles inédites que le trajet proposait, ses premiers échanges avec les initiés dans le lunar express se révélaient tout aussi instructifs.

A force d’écouter parler les uns et les autres, elle découvrait petit à petit les rivalités qui animaient les branches de l’Académie du Disque d’Argent réparties selon quatre disciplines : Astronomie, Physique, Ingénierie et Biologie (dont faisaient partie Emma et Giulia). Chacun arborait fièrement la combinaison aux couleurs de la maison qui l’avait sélectionné (bleu nuit pour les astronomes, pourpre pour les physiciens, chocolat pour les ingénieurs et argent pour les biologistes) ainsi que la devise de la branche à laquelle il appartenait, brodée en lettres d’or sous le blason de l’école qui était cousu sur la poitrine.

Ces devises, comme Emma ne tarda pas à s’en rendre compte, étaient d’une importance capitale pour les initiés. Loin d’être un simple slogan, elles étaient le véritable emblème de la branche qu’on avait l’honneur de représenter. Plus que la philosophie de son département, chacune, rédigée en latin, incarnait pleinement la vision que le fondateur de chaque branche avait voulu transmettre à ses initiés.

Exploratio, pour la branche d’astronomie, où les membres choisis étaient souvent qualifiés de rêveurs et d’idéalistes, prônait l’aventure et l’exploration. Dominus était le credo des membres de la branche de physique qui, réputés pour leur précision et leur pugnacité quand ce n’était pas leur arrogance, ne juraient que par la maîtrise absolue des lois qui régissaient l’espace. Progressus était sans précédent la devise des initiés de la branche d’ingénierie, portés par la recherche du progrès et le développement des technologies. Alors que les biologistes, eux – animés par le besoin de remonter aux origines de l’univers et de la matière qui avait donné naissance à la vie – invoquaient Captum, pour assouvir leur soif inépuisable de comprendre l’inexplicable.

Si Emma trouvait chaque devise digne d’intérêt, elle comprit rapidement que la plupart des initiés ne voyaient pas les choses du même œil et défendaient bec et ongle leur slogan. Ils se défiaient souvent dans les couloirs, moitié riants, moitié bravaches pour débattre sur le bien-fondé de la branche à laquelle ils appartenaient, dont le courant de pensée détenait forcément la vérité et dont la vision devait prévaloir sur les autres.

Quand ils ne commerçaient pas et ne se chamaillaient pas, les initiés se retrouvaient invariablement suspendus dans les airs entre deux réglages de la centrifugeuse qui régulait la gravité artificielle à bord, volant après leurs effets et les étals multicolores de la Grande Halle, qui s’éparpillaient joyeusement dans le plus grand désordre.

La maintenance intervenant aléatoirement toutes les six à dix heures, personne ne pouvait prévoir quand cela allait tomber et ils étaient généralement les premiers pris par surprise, décollant du sol sans crier gare, ballotés la tête en bas pendant une minute entière.

Depuis sa troisième maintenance, qui lui avait valu une bosse mémorable sur la tête, Emma se méfiait farouchement de la Grande Halle et avait préféré se réfugier dans la quiétude de l’observatoire où le nombre d’objets insolites flottant était limité.

Pourtant, elle avait bien cru que le représentant de l’ISA en charge de la surveillance n’allait pas la laisser entrer quand elle était venue s’inscrire aux sessions d’observation. S’il avait laissé passer Giulia et les autres sans difficulté, quand était venu son tour il lui avait fait répéter son nom à trois reprises en la regardant avec des yeux exorbités, comme si les étals de la Grande Halle lui étaient tombés sur la tête ! Heureusement, après quelques secondes de flottement, il s’était ressaisi et lui avait donné accès au précieux sanctuaire d’un air hébété. Emma était entrée en haussant les épaules.

Les prunelles collées au télescope, Giulia la tira par la manche de sa combinaison d’un air empressé.

— Regarde, chuchota-t-elle avec émotion, c’est magnifique !

Serrées l’une contre l’autre, mêlant leurs cheveux argentés et flamboyants, les deux jeunes filles admiraient l’astre cendré qui se dilatait à vue d’œil sous leurs yeux ébahis.

De majestueux cratères constellaient la Lune.

Les cavités s’étaient formées par des épanchements successifs de lave dont le magma encore fluide était remonté des profondeurs après l’intense bombardement opéré par des astéroïdes, il y a quatre milliards d’années. Dans les régions surélevées, des zones plus claires exhibaient de magistrales chaînes de montagnes, dressées à pic comme des falaises.

Occupant toute la largeur de la lunette qu’elles scrutaient, l’océan de métal semblait parsemé de gouttelettes écrasées à sa surface, comme si un déluge de ricochets s’était abattu sur sa carcasse. Croustillante, la façade lunaire était craquelée de crevasses plus ou moins larges qui l’incrustaient comme autant de cicatrices de guerre, témoins de son histoire et de sa formation difficile. D’un extérieur rocailleux et aride, elle paraissait fondante à l’intérieur, telle une meringue prête à s’effriter au moindre heurt.

C’était une beauté froide, ésotérique que rien ne semblait pouvoir ébranler.

Fascinées, Emma et Giulia n’auraient sans doute jamais quitté leur poste d’observation si le microphone ne s’était mis à vociférer :

— Avis à tous les initiés, merci de bien vouloir regagner vos sièges. Le lunar express va entreprendre sa phase d’alunissage dans un instant. Vous êtes invités à rejoindre votre module d’atterrissage dans les plus brefs délais.

Galvanisée par l’annonce, Emma releva brusquement la tête, manquant d’éborgner sa partenaire dans sa lancée qui s’éloignait à regret de la lunette.

— Allons-y, trancha-t-elle un sourire d’excitation flottant sur ses lèvres, je ne voudrais pas rester collée au plafond lorsqu’ils entameront la descente.

Giulia acquiesça. D’un mouvement souple, elle s’élança vers la porte avec élégance, l’apesanteur de la salle seyant à chacune de ses ondulations fluides. Emma s’efforça tant bien que mal de suivre son exemple. Avec la grâce d’un caneton qui prend son envol, elle brassa l’air entre les étages pour rallier le module où Louise et les autres les attendaient.

Le personnel de l’ISA les installa avec méticulosité comme à l’aller. Sanglés sans retenue, les initiés étaient arrimés au siège, pressés comme des citrons.

Le souffle court, Emma peinait à respirer. Concentrée sur la ceinture qui lui compressait la poitrine, elle tentait d’oublier la puissance des réacteurs qui les propulsaient à quatre-vingt-sept kilomètres par seconde, avalant plus de cinq mille kilomètres par heure. Ralentissant à l’approche du satellite terrestre, le vaisseau avait considérablement décéléré pour expulser les modules, qui amorçaient à présent leur plongeon en douceur.

De l’autre côté de l’abri, Maple répétait à qui voulait l’entendre qu’il n’y avait pas matière à s’alarmer, l’alunissage ne présentant pas les mêmes risques qu’un atterrissage sur Mars, par exemple, où la fusion entre la vitesse et le gaz ionique pouvait consumer le module en plein vol.

Grinçant des dents, Giulia le fusilla d’un regard impérieux pour l’inciter au silence. En retour, Maple lui adressa un clin d’œil triomphant de malice entre deux soubresauts.

***

Des panaches de poussière âcre s’insinuaient par le sas. Alignés en rang d’oignons, les initiés attendaient que l’installation soit terminée pour sortir du module.

Ils n’étaient pas équipés pour marcher à même le sol jusqu’à l’Académie. Du fait de son absence d’atmosphère, la température de l’astre de nuit pouvait fluctuer de moins deux cents degrés à l’ombre à plus de cent vingt-cinq degrés Celsius au soleil. Ces variations climatiques extrêmes ne permettaient pas à leur enveloppe corporelle d’y survivre sans dommage.

Dans ces conditions, ils étaient appelés à revêtir des scaphandres, adaptés aux déplacements entrepris au-delà des frontières du Dôme qui recouvrait la base lunaire de l’ISA. Mais le port de cette tenue spécialisée n’était pas systématiquement accordé, avait entendu Emma. Drôlement coûteux, il nécessitait de surcroît un entraînement intensif avant d’obtenir le permis qui autorisait son maniement.

Le personnel de l’agence spatiale internationale avait fini l’aménagement du tunnel amovible qui reliait le lunar express à la base, non sans s’être assuré à maintes reprises que toutes les brèches étaient hermétiquement closes.

Malgré la diffusion d’air respirable à travers le conduit, les initiés reçurent un masque à oxygène de secours, par mesure de sécurité. Ils avancèrent à la file indienne pour quitter le sas, courbant l’échine au moment de franchir la croisée ronde du vasistas en acier qui délimitait le module. Emma retint sa respiration.

Dans un instant, elle poserait le pied sur la Lune.

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