#8 : Le hangar

La côte qu’ils approchaient présentait la plus belle combinaison de couleurs qu’Emma avait jamais vues. Dans les tons ocre et orange, l’îlot était strié de vert tendre, parsemé de pâturages. Ses falaises escarpées, fièrement dressées à pic dans la lumière, dentelaient la mer comme un ourlet. Les flots s’écrasaient sans répit sur les rochers, ciselant le rivage. La petite île était enveloppée d’une ambiance énigmatique, presque enchanteresse.

Le bateau accosta dans le froid humide du grand nord à l’orée d’une petite plage rocailleuse, qui donnait aux initiés la curieuse impression d’avoir échoué au bout du monde. D’une efficacité redoutable, les matelots sortirent les valises en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « ouf ».

On les dirigea sans plus attendre entre les dunes de sable, effleurant les hautes herbes mordorées qui caressaient leurs mollets. Madame Leclerc ouvrait la marche, comme à son habitude.

Évoluant à l’arrière d’une magnifique rousse qui ondulait dans les tournants, Louise se prit les pieds dans les racines d’un arbuste. Les gestes fluides, souriant d’un air exquis, la belle italienne lui tendit la main pour l’aider à se redresser. Remise sur ses pieds, la blondinette l’examina avec des yeux ronds.

La jeune femme évoquait une gravure de mode.

Ses lumineuses boucles rousses encadraient de grands yeux vert émeraude, bordés de cils épais. Une bouche bien faite, aux lèvres pulpeuses s’étirait dans un sourire ravageur. Ses courbes généreuses soulignaient une taille de guêpe. Une main délicatement posée sur la hanche, la tête penchée de côté, elle se retourna dans un mouvement souple qui fit tournoyer ses cheveux flamboyants.

Ils poursuivirent leur chemin jusqu’à la route. Droite comme un « i », celle-ci s’étendait à perte de vue entre les broussailles. Traversant les landes sauvages, elle dénotait au milieu de la végétation. La civilisation brillait par son absence.

A quelques mètres de là, un cortège de berlines noires les attendait.

Ils se répartirent entre les véhicules qui démarrèrent sans un bruit. La faune et la flore étaient impressionnantes. Grandiose, la nature était tour à tour froide ou ardente selon l’angle et le reflet du jour sur les feuillages. Au bout de quelques minutes, alors qu’ils longeaient une forêt de majestueux menhirs, Emma aurait juré voir un aigle surgir depuis l’ombre d’un bloc de pierre. Elle jeta un regard émerveillé sur le paysage qui abritait sa future maison.

Ils roulaient depuis une dizaine de minutes, lorsque les voitures qui se succédaient ralentirent brusquement comme si elles rencontraient un obstacle. Le voyage avait été de courte durée.

Plissant les yeux, la jeune fille se dévissa le cou pour plonger son regard vers l’avant du véhicule. Un hideux fil de barbelé entourait un vaste enclos dans lequel s’engouffraient les berlines, l’une après l’autre, non sans avoir d’abord présenté un badge à l’entrée qui provoquait un étrange « bip ». Interloquée, elle tenta d’apercevoir le bout du chemin dans lequel ils s’engageaient. Un affreux bâtiment en préfabriqué grisâtre s’élevait comme un entrepôt. Un mauvais pressentiment l’envahit.

Où était l’Académie ?

Cette zone militarisée ne paraissait même pas aux normes de salubrité élémentaire pour accueillir des étudiants. Où étaient les salles de classes ? Où se trouvaient les dortoirs ? Des barres en fer recouvraient les rares fenêtres qui pointaient leur museau hors de l’immeuble.

Ils se garèrent devant une porte blindée métallique qui semblait faire office d’entrée. Les initiés sortirent timidement de la berline et se postèrent devant la porte qui bascula sur ses gonds, avant de s’ouvrir dans un grincement inquiétant. Le pouls battant la chamade, la mine déconfite, Emma se mut à reculons, plus défiante que jamais.

Ils pénétrèrent dans une vaste salle moderne, qui n’avait plus rien d’insalubre.

À la pointe de la technologie, les murs étaient recouverts d’écrans qui affichaient d’étranges coordonnées. D’immenses tables en fer habillaient le hangar, que parcourait une armée de bonhommes au scaphandre blanc. Sans leur prêter la moindre attention, les énergumènes étaient penchés d’un air concentré sur la construction d’énormes machines, clavetées table par table. Domptant les fils bigarrés qui s’échappaient des turbines, ils assemblaient chaque pièce avec minutie, le front perlant de sueur sous leur masque d’ivoire. Une fois achevés, les moteurs étaient soigneusement empilés sur des attelages qui les emmenaient dans une seconde pièce.

Suffoquée par les effluves de chaleur et de poussières charriées par l’atmosphère étouffante, Emma se retenait à grand peine de tousser. Ses yeux piquants étaient transpercés de milliers d’aiguilles.

La respiration saccadée, les yeux larmoyants en raison des fumées toxiques qui s’échappaient des moteurs tournant à plein régime, les initiés s’engouffrèrent dans la salle suivante que protégeaient d’épais rideaux en plastique.

L’arrière-boutique était entièrement dédiée à l’entrepôt des nouvelles machines construites. Plus sombre et encore plus asphyxiante que la première, il ne faisait pas bon s’y attarder. Madame Leclerc, que rien ne semblait jamais perturber, les conduisit au fond du vestibule devant l’entrée d’une troisième pièce.

— Lavez-vous et enfilez vos combinaisons, leur annonça-t-elle sans emphase, vous me rejoindrez de l’autre côté une fois en tenue. Je vous informe qu’il est inutile de traîner, ajouta-t-elle la bouche pincée.

Sur ces paroles, elle disparut et s’évanouit dans la pénombre entre les assemblages de turbines. Éberluée, Emma sentait la colère et l’indignation gronder en elle.

— Qu’est-ce que ça signifie ? siffla-t-elle entre ses dents.

Une petite main moite à la douceur enfantine la tira par la manche.

— Allez viens, chuchota Louise, nous verrons bien ce qu’il en est. À présent que nous sommes arrivés, il n’est plus possible de faire marche arrière.

Emma suivit en fulminant la maigre silhouette qui la guidait comme un automate.

Les accélérations de son rythme cardiaque s’estompèrent quelque peu sur le seuil de la nouvelle pièce. Les vestiaires étaient clairs, propres et spacieux. Des volutes de vapeur d’eau s’envolaient des cabines, happées par les conduits d’aération. Au milieu étaient disposés quatre larges baquets emplis de combinaisons estampillées « Académie du Disque d’Argent », réparties par couleur.

Les sourcils froncés d’un air ombrageux, Emma s’avança avec méfiance.

Elle passa sans s’arrêter devant une première boîte remplie de combinaisons bleu nuit où un panneau affichait « branche d’astronomie », puis s’arrêta devant une deuxième boîte surplombée d’un écriteau qui indiquait à son tour « branche de biologie ». Elle se saisit d’une étoffe argentée sur laquelle était cousu un curieux blason, constitué d’une étoile à quatre branches couronnée d’un croissant de lune. A côté d’elle, Louise déroulait d’un air lunaire une combinaison chocolat qu’elle avait attrapée dans la cuve dénommée « branche d’ingénierie », voisine des combinaisons pourpres de la « branche de physique ».

Des brodequins en cuir, cirés à la perfection, étaient alignés sur les étagères encadrant les baquets. Impatiente, Emma avança brusquement pour se servir et heurta violemment les bottines d’un coup d’épaule, qui s’effondrèrent avec fracas sur les dalles.

Elle les ramassa en grommelant.

Une fois en possession de leur uniforme, les initiés s’installèrent ensuite dans les cabines pour procéder à leur toilette. Après avoir refermé le battant derrière elle, Emma se trémoussa avec énergie pour se libérer des couches de vêtements qui l’enveloppaient et abattit le jet glacé sur sa nuque. Elle resta un instant immobile à fixer l’eau qui ruisselait entre ses orteils. Enivrée par l’odeur des produits qui s’échappaient des loges, elle s’empara du savon et entreprit de frotter son corps sans ménagement.

Malgré la fraîcheur de l’onde apaisante, elle ne parvenait pas à maîtriser le flot continu des pensées qui fusaient.

Pour récapituler, après trois heures d’autocar et une journée presque complète de bateau, ils avaient accosté sur une île nordique, probablement située au large de l’Ecosse. L’endroit était suffisamment isolé pour être le candidat idéal à la localisation de l’Académie. Pourtant, l’entrepôt qu’ils avaient traversé n’avait rien d’une école et le personnel qu’ils avaient croisé ne ressemblait ni de près ni de loin aux instructeurs qu’elle s’était figurés. D’ailleurs, Madame Leclerc les guidait seule depuis le début.

Où étaient fourrés les autres représentants de l’ISA ? Où se trouvaient les initiés qui avaient emprunté différents convois pour accéder au Disque d’Argent ?

Le brouhaha extérieur la tira hors de ses pensées.

Enfilant sa combinaison à la hâte, elle dissimula son médaillon sous le col de la chemise et se joignit à la procession d’initiés qui défilaient pour se glisser dans la salle suivante. Un mélange de couleurs foisonnantes se mouvait comme un seul corps aux tons chocolat, argent, bleu et pourpre. Les semelles flambant neuves de leurs bottines adhéraient au plancher comme du chewing-gum, bruissant à chaque pas.

La quatrième galerie tenait plus du hall de gare que de l’entrepôt.

Immense et quasiment vide, chacune de leurs enjambées résonnait de façon singulière dans le hangar, renvoyant l’écho du moindre chuchotement. Les lucarnes situées en hauteur sur le mur de brique, reflétaient les faibles rayons du soleil qui s’infiltraient en ce lieu austère. La gorge nouée, Emma engloutissait obstinément l’espace qui la séparait du prochain portail. Les yeux cloués au sol, elle ne pouvait se résoudre à détacher son regard des traces de Madame Leclerc qui, avare d’explications, soulevait chaque bâche qui les séparait de leur prochaine étape avec application.

Au bout de ce qui lui sembla être le septième ou huitième rideau en plastique qu’ils franchissaient, elle parvint enfin devant le dernier barrage.

Un escalier métallique, haut comme plusieurs étages et raide comme une piste de ski, était dressé vers le toit, planant au-dessus des lucarnes. Ni une ni deux, leur éclaireur escalada les marches, bondissant plus qu’elle ne marchait. Ils lui emboîtèrent le pas, gravissant les échelons l’un après l’autre, d’un air concentré.

Pointé vers le ciel, le mystérieux escalier débouchait sur une passerelle métallique qui, après quelques mètres, donnait sur une impressionnante porte ronde en acier. Se détachant de la cloison sombre qui découpait la pièce du sol au plafond, le hublot géant semblait suspendu dans le vide, l’entrée béante divulguant l’incroyable épaisseur du sas.

Pliés en deux, ils pénétrèrent en file indienne par la croisée.

L’intérieur ne ressemblait à rien de ce à quoi Emma s’attendait. Ils se faufilèrent à moitié accroupis par un conduit étroit qui donnait sur une large pièce circulaire, envahie de sièges imposants bardés de sangles.

Madame Leclerc avait disparu.

À la place, deux individus en combinaison noire les accueillirent pour les installer sur les fauteuils. Assise à brûle-pourpoint, Emma sursauta lorsqu’on lui enfila un casque transparent, vissé sur son cou et relié à tout un réseau de fils que leurs étranges hôtes avaient entrepris d’accrocher à sa combinaison, sans dire un mot. Après quoi, on s’assura avec scrupule qu’elle était solidement harnachée avant de basculer son fauteuil en arrière.

Arrimée par les courroies de cuir qui lui coupaient la respiration, Emma n’y comprenait rien.

Un horrible grincement retentit à l’extérieur du module, comme si le toit métallique du hangar qui les abritait s’ouvrait soudain sur le ciel. Les pâles rayons de l’aube s’infiltrèrent timidement par le sas, miroitant sur les attaches en fer des sangles qui les retenaient prisonniers du fauteuil.

Sentant la panique l’envahir, Emma se tourna vers l’initié le plus proche, les yeux luisant d’incompréhension.

— Qu’est-ce qu’il se passe ici ? demanda-t-elle d’une voix blanche.

Sa pétillante voisine défroissa ses boucles de feu, avant de la gratifier d’un lumineux sourire qui découvrit ses dents blanches et régulières. La porte du sas se referma dans un bruit sourd, les lourds loquets en fer s’abattant dans un cliquetis sec pour verrouiller la porte, épaisse comme une armoire. Les bruits du dehors ne leur parvenaient plus, le module semblait parfaitement isolé des interférences extérieures. Pourtant, Emma sentait la structure qui soutenait le module glisser sur le sol, comme s’ils quittaient l’entrepôt.

Pendant ce temps, le personnel continuait à s’affairer autour des initiés, sans leur accorder un regard ni une explication. Ils terminèrent les derniers réglages avant de prendre place à leur tour sur les sièges qui leur faisait face.

Le module tanguait de plus en plus dangereusement, à moins que ce ne soit Emma qui, prise de vertiges, avait attrapé le tournis.

— Tu n’es pas au courant ? s’étonna la rouquine, ses grands yeux émeraudes la dévisageant avec intérêt. Le décollage est imminent.

Comme pour mieux illustrer ses propos, le sol se mit à vibrer tandis que la cloison qui entourait le sas semblait s’effondrer dans un terrible craquement, libérant la fusée avant son envol.

— Le… quoi ?! s’étrangla Emma en proie à la panique, comment ça ? C’est un exercice ? Mais où allons-nous ?

— Sur la Lune ! souffla la belle italienne dans un murmure, pendant que le décompte s’enclenchait soudain sur le tableau de bord, célébrant les dernières secondes avant le décollage.

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