#7 : La chaloupe

Elle se réveilla en sursaut, tous ses sens en alerte.

Les doigts crispés sur son médaillon, elle était envahie par une étrange détresse.

Pelotonnée contre le siège, son front brûlant rafraîchi par la vitre, il lui fallut quelques secondes pour se rappeler où elle était et ce qu’elle faisait. Elle se concentra sur les pulsations de son cœur affolé jusqu’à ce qu’elle parvienne à reprendre le contrôle de son corps, agité de tremblements. Puis elle secoua la tête de dépit.

Il fallait qu’elle se ressaisisse !

Elle ne pouvait plus laisser son imagination lui jouer des tours et l’embarquer dans des songes aussi ridicules que réalistes. Elle voulait de l’action ? Elle allait en avoir à l’Académie. En attendant, inutile de poursuivre des chimères. Elle était fatiguée de ces rêves sans queue ni tête. Croisant les bras d’un air résolu, elle se laissa aller contre le siège et s’adossa confortablement, bien décidée à reprendre sa sieste aussi sereinement que possible.

Elle commençait à s’assoupir quand le véhicule freina brutalement, perturbant l’atmosphère léthargique qui baignait la plupart des passagers. Les sourcils froncés, Emma se redressa pour jeter un coup d’œil furibond au chauffeur. Elle mit quelques secondes à comprendre l’origine de ce remue-ménage.

Le bus était à l’arrêt.

— On est arrivés, souffla une voix quelques rangées plus loin.

D’un mouvement vif, elle repoussa en arrière les mèches qui obstruaient son champ de vision et colla son visage à la fenêtre. Ils étaient garés sur un parking à l’orée d’une petite ville.

Le regard affûté, elle entreprit de démêler les formes grises fondues dans la brume.

Laquelle d’entre elles pouvait bien dissimuler l’Académie ? Autant qu’elle pouvait en juger, le voyage avait été expéditif. Elle jeta un œil à sa montre, ils avaient roulé environ trois heures. De l’autre côté du car, Madame Leclerc s’impatientait.

— Dépêchez-vous, nous avons un emploi du temps chargé !

Ils descendirent l’un après l’autre, frappés par l’humidité de l’air. Le vent glacé gonflait les vestes légères que certains entêtés s’obstinaient toujours à porter, malgré le changement de saison. Leurs valises les attendaient déjà, sagement dépilées par le chauffeur.

— Allons-y, les somma leur chaperon.

Raide comme la justice, elle ouvrit la marche d’un air décidé, sans un regard pour les retardataires. La démarche assurée, ses grandes enjambées engloutissaient l’espace. Réglée comme une horloge, elle avançait d’un rythme saccadé, sa combinaison noire luisant dans le brouillard. Les initiés se pressèrent dans son sillage.

Le vent charriait des embruns salés, l’air était lourd de saveurs. Des mouettes au loin poussaient des cris stridents, survolant la jetée en cercle pour mieux marquer leur territoire. Emma huma l’air revigorant. Ils étaient en bord de mer.

Pittoresque, la petite ville côtière était dressée comme un chapiteau.

Le charme de ses ruelles tortueuses passait avant tout par l’abondant étalage de pots de fleurs. Les maisons étroites étaient encastrées les unes contre les autres, s’élevant d’à peine quelques étages. Érigée comme une forteresse, la cité arborait des poutres apparentes sur la devanture des masures.

Arpentant la chaussée comme si elle était la doyenne en personne, Madame Leclerc ne prêtait aucune attention aux commerces folkloriques qui envahissaient la rue. Son regard acéré était pointé dans une seule direction : le port.

Ils se regroupèrent sur la digue.

Peut-être l’Académie, se préparant pour leur arrivée, nécessitait quelques minutes supplémentaires avant d’ouvrir ses portes. Quoi qu’il en soit, Emma était ravie de pouvoir profiter d’un dernier bol d’air frais avant les réjouissances. Elle avait ainsi tout le loisir d’observer les habitants qui vaquaient à leurs occupations.

Elle se demandait comment s’articulerait sa vie dans ce coquet environnement, lorsque Madame Leclerc leur fit signe d’avancer jusqu’à l’embarcadère. Ils évoluèrent comme un seul homme entre les cabotiers et les filets de pêche. Les chaloupes et nacelles environnantes tanguaient dangereusement sur des eaux troubles. Pas un marin ni un pêcheur n’avait jugé opportun de détacher son bateau pour une virée en mer, ce jour-là.

Le port était désert.

Pourtant, la jeune fille avait la très nette impression que la mer était sur le point d’accueillir de nouveaux visiteurs. Leur guide les arrêta devant un chalutier.

Le petit groupe, serré en rangs d’oignons, échangeait des regards interloqués. Était-il vraiment prudent de s’aventurer sur les flots sous un temps pareil ? Et qu’adviendrait-il de l’Académie qui les attendait ? Impassible, Madame Leclerc les fit grimper sur le pont grinçant, sans fournir l’ombre d’une explication. Un matelot réceptionnait leur bagage lorsqu’un craquement terrible se fit soudain entendre.

Louise lâcha son sac de stupeur.

Ce n’était pas le ponton qui cédait sous leurs pas, mais le tonnerre qui grondait enfin, après avoir contenu tout son courroux. Un déferlement d’eau s’abattit brutalement sur eux. Des courants noirs bouillonnants encerclèrent le navire, menaçant sérieusement son équilibre.

— Qu’est-ce qu’on fait là ? s’écria le squelettique Paul, son long menton pointé vers Madame Leclerc d’un air accusateur. C’est complètement irresponsable, retournons à l’Académie.

— Et bien, nous sommes en route, qu’est-ce que vous imaginez Monsieur Lambert ? Vous croyez qu’il s’agit d’une promenade de santé ? maugréa-t-elle avant de tourner les talons, ses semelles claquant sur le sol.

La mâchoire d’Emma manqua se décrocher sous le coup de la surprise. Quelqu’un la tira par le bras et elle lui emboita le pas, machinalement. Le déluge s’accentua, l’orage frappant le ciel sombre d’éclairs phosphorescents.

Les initiés se réfugièrent sous le pont grinçant pendant que le Capitaine amorçait l’appareillage. Le bateau s’éloigna gravement, abandonnant leurs doutes au rivage.

Le voyage était loin d’être terminé.

***

Le soleil était au zénith, si on pouvait qualifier d’astre la lumière blafarde qui transperçait timidement les nuages. L’estomac au bord des lèvres, Emma se concentrait sur l’horizon pour oublier les remous des vagues. D’autres, moins résistants, avaient déjà rendu leur petit-déjeuner par-dessus bord. Dans la salle d’attente qui surplombait la passerelle, elle avait découvert les diverses nationalités qui composaient leur petit groupe. D’un accent chantant, certains échangeaient les premiers mots de présentation.

Brisant la glace, l’océan les avait réunis.

Distraite, Emma ne parvenait pas à se laisser entraîner par les joyeux babillages de ses camarades. Certains commençaient à ouvrir les paris sur la destination qui les attendait. Beaucoup moins confiante, accoudée sur la rambarde, son regard s’était perdu dans l’immensité de la mer. Ses iris bleues tiraient sur le pourpre à force de fixer les flots d’un rouge sombre, qui se déployaient à perte de vue. Le ciel se dégageait peu à peu, laissant pénétrer les audacieux rayons de ce milieu de journée. La tempête avait tout emporté, nettoyant la coque du navire jusque dans ses moindres recoins.

Louchant sur l’ombre projetée par le chalutier, Emma tentait de retracer leur trajectoire. Ils avaient roulé trois heures depuis Paris avant de s’arrêter en bord de mer, probablement à la frontière entre les côtes bretonnes et normandes. De là, ils avaient levé l’ancre sous les rafales et n’avaient eu d’autre choix que de naviguer vers l’ouest. Si elle en croyait son sens de l’orientation, ils ne devaient plus se situer loin du flanc sud de l’Angleterre.

Où voguaient-ils ainsi ?

— J’ai entendu qu’il faudra revêtir un uniforme, affirmait une jeune fille replète un peu plus loin. J’ai tellement hâte de l’essayer, j’espère qu’ils n’ont pas choisi des couleurs trop ternes ! ajouta-t-elle en faisant la moue, sa mine sceptique creusant ses joues d’adorables fossettes.

Un grand garçon dégingandé buvait ses paroles, ses pupilles dilatées braquées vers elle. Emma soupira d’ennui.

Y avait-il seulement à bord un initié digne de ce nom qui se souciât de leur traversée ou de la mission qui les attendait ? Un autre groupe à proximité était lancé dans une discussion enflammée sur la véritable nature de l’océan caché d’Europe, un des principaux satellites de la planète Jupiter.

— Europe est toujours actif ! Les activités volcaniques qui l’habitent ont été prouvées. Cela signifie que l’océan retenu par la couche de glace est liquide. Et qui dit liquide dit…

— Rien n’est moins sûr, intervint froidement l’un des membres. Ce n’est qu’un corps céleste minuscule, beaucoup trop petit pour retenir la chaleur.

— Pas du tout, réagit un troisième gaillard. Sous les effets de marée de sa voisine Io, les plaques tectoniques d’Europe ont toutes les chances d’être en mouvement. Nous aurons sans doute bien des surprises le jour où une sonde parviendra à bout de sa jolie carapace.

Il s’éloigna de la balustrade après un clin d’œil pour Emma, un petit sourire taquin flottant sur ses lèvres.

— Qu’en pense la demoiselle aux cheveux bleus ? susurra-t-il sur son passage sans attendre la réponse, ses yeux en amande plissés de malice.

Les poings enfoncés dans les poches de sa veste jusqu’à faire craquer les coutures, Emma lui jeta un regard noir. Ils n’étaient pas encore arrivés que certains s’imaginaient déjà tout permis !

L’après-midi se poursuivit sur sa lancée, de petits attroupements se formant de-ci de-là. La jeune fille se mêlait vaguement à eux le temps d’un échange, dérivant de groupes en groupes pour mieux appréhender son nouvel environnement.

Vers le début de soirée, l’air se rafraîchit considérablement et la plupart se réunirent à l’intérieur, où un repas frugal et des tisanes chaudes étaient dispensés.

Repue, Emma fit basculer le dossier de son siège en arrière pour s’étendre confortablement, une mèche turquoise entortillée autour de l’index. Ils étaient parvenus à hauteur de leur voisin insulaire depuis un moment.

Encerclée par les côtes galloises et irlandaises, la chaloupe semblait contourner le Royaume-Uni pour se diriger lentement mais sûrement vers le nord.

Brinquebalée par les vagues, la jeune fille se concentrait sur les ronflements qui retentissaient dans l’alcôve. La nuit était bien avancée mais elle n’avait pas fermé l’œil, partagée entre la peur d’être à nouveau embarquée dans un de ses rêves étranges et celle de perdre le fil de leur itinéraire. Collé au plafond, son regard rebondissait sur les tâches marrons infligées par des années d’usure. L’ISA disposait peut-être de moyens et de soutiens colossaux, il n’en restait pas moins certain que le bateau aurait bien mérité un coup de pinceau.

Elle ne put s’empêcher de glisser la main dans la poche pour jouer avec son téléphone.

Pensive, elle avait bien essayé d’activer le GPS pour baliser leur chemin, mais l’engin qui les transportait ne captait pas le moindre réseau. En partie à cause du froid, la batterie s’était consumée en un temps record, réduisant son seul moyen de communication au silence. Elle contempla l’écran noir du téléphone qui reluisait faiblement.

Tout cela ne lui disait rien qui vaille. Dans quelle affaire s’était-elle embarquée ?

Quelques rangées plus loin, des frisottis blonds s’échappaient du dossier dans le plus grand chaos. Louise semblait lutter pour trouver le sommeil, ses cheveux en bataille chatouillant le siège jusqu’à l’accoudoir. Elles n’étaient pas les seules insomniaques à bord. Madame Leclerc effectuait des allées et venues sur le pont, à grand renfort de mouvements saccadés. Nerveuse, elle se raclait la gorge, s’immobilisait un instant, puis repartait de plus belle sous l’emprise de sa démarche militaire.

À travers les vitres, Emma apercevait le ciel étoilé, scintillant comme jamais. Éloignée des lumineuses métropoles, la voûte se parait de mille feux, comme si une armée de flambeaux s’était évadée de la lanterne du navire.

Ses yeux rouges la picotaient, brouillant sa vue qui se troublait davantage de minute en minute. Dodelinant de la tête, elle commençait à s’assoupir contre son grès. Lâchant prise, elle expulsa l’air coincé dans ses poumons pour se détendre et laisser le sommeil l’envahir sereinement.

Il lui semblait qu’elle somnolait depuis moins de cinq minutes, lorsque le bateau résonna brusquement d’un puissant bruit alarmant, aux sonorités de ténor. Elle fut sidérée de voir le pont inondé de lumière, le soleil s’étirant de tout son long à l’horizon.

C’était l’aube. Combien de temps avait-elle dormi ?

Tous les regards étaient tournés vers l’océan. Dans un élan de curiosité, Emma se souleva sur un coude et observa la vue à son tour. Une lueur jaune orangée luisait faiblement sous fond de ciel clair. Grossissant à vue d’œil, la tâche prenait forme. Sous leurs yeux ébahis, un îlot émergeait lentement du néant.

— C’est là-bas ! s’exclama le garçon qui l’avait raillée la veille.

Émerveillé, vidé de ses humeurs narquoises, il ne décollait plus ses prunelles de la mer. Ses cheveux bruns, raides comme des baguettes étaient plaqués d’un côté de son visage. Sportif, affublé de lunettes rondes en écaille, il avait l’air insouciant de ceux à qui n’importe quelle étoffe sied sans effort, peu importait le vêtement choisi.

— Nous n’avons pas été présentés, s’inclina-t-il avec un signe de tête à l’attention d’Emma, je suis Chao Xang. Mais tout le monde m’appelle Maple, à prononcer Mapeeeul, précisa-t-il d’un air joyeux en appuyant sur la dernière syllabe, comme le sirop d’érable ! Et quel est le prénom de la fée bleue ?

La jeune fille se raidit à ces mots. Dommage, elle commençait à le trouver sympathique.

— Emma Lorgeais, répondit-elle d’un ton sec.

— Enchanté, avança Maple en la gratifiant d’un grand sourire.

— Tu viens d’où ? demanda-t-elle.

— Je suis taïwanais. Mais je ne me fais pas trop d’illusions, tu finiras vite par oublier et me qualifier de chinois comme tous les caucasiens.

— Pas du tout ! s’offusqua Emma, je sais parfaitement faire la différence entre… les différents habitants du continent asiatique.

— C’est ce que nous verrons, répliqua Maple d’un air espiègle en la contemplant les yeux mi-clos.

— Et moi, tu ne te demandes pas d’où je viens ? demanda la jeune fille.

— Oh, mais je le sais déjà, toi tu es française ! déclara l’insupportable garçon en imitant son accent avec fourberie.

Interdite, Emma le regarda s’éloigner dans une courbette moqueuse, puis déambuler entre les initiés jusqu’à aborder un groupe de filles pour réitérer son numéro un peu plus loin. Haussant les épaules avec humeur, elle sortit sur le pont humer l’air marin.

L’îlot enflait de plus en plus vite, il avait quasiment éclipsé l’horizon. Rêveuse, elle s’abîma dans sa contemplation.

C’était donc là que se dérouleraient les prochains mois de son existence !

Sur cette île qu’elle serait initiée aux secrets de l’univers. Sur cette terre qu’elle apprendrait à reconstituer un écosystème entier avec des ressources limitées. En ces lieux qu’elle braquerait son télescope sur les régions les plus reculées du cosmos.

La gorge serrée par l’émotion, la jeune fille frémit d’excitation.

Elle était prête.

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