#6 : Départ

Article 4 - A

La pluie tambourinait sur les pavés.

Fine comme des lames de rasoir, chaque goutte transperçait la peau d’Emma sans ménagement, ruisselant le long de son visage et s’invitant dans les moindres interstices jusque dans son cou. Les cils alourdis par les gouttelettes qui suintaient à leur extrémité, la jeune fille passa les doigts à travers sa chevelure, dans un vain effort pour ramener ses mèches turquoises en arrière. Obstinément plaquée sur ses joues, la crinière azur refusa d’obtempérer.

Décidément, elle était trempée.

Tomber malade juste avant le début des cours relevait de l’exploit. Elle ferait pâle figure affublée d’une bronchite congénitale, qui ne lui laisserait aucun répit pour entamer sereinement sa rentrée. Contrariée d’avoir oublié son parapluie, elle ramena résolument son châle cobalt sur la tête, espérant qu’il la protégerait des intempéries sur les derniers mètres qu’il lui restait encore à parcourir.

La place de l’Etoile scintillait furieusement dans le demi-jour. Le ciel noir d’encre était envahi de monstrueux nuages anthracite qui déversaient des seaux d’eau sur les passants. L’orage allait éclater d’un moment à l’autre.

Il fallait se dépêcher.

Prenant les jambes à son cou, Emma amorça une accélération désespérée pour se mettre à l’abri sous l’arrêt de bus qui l’attendait au coin de la rue. Sautillant habilement pour éviter les flaques d’eau, elle traversa au feu vert comme une fusée, sans un regard pour les voitures qu’elle évitait in extremis. En digne parisienne, elle évita agilement les véhicules, ignorant les coups de klaxon intempestifs qui saluaient sa performance et effectua la dernière enjambée avec soulagement.

Elle tira son bagage dont l’eau dégoulinait sur la coque en plastique et le cala à l’abri du toit rectangulaire qui faisait face à la rue. Elle avait atteint l’arrêt de bus. Le banc en métal détrempé était l’unique recoin un tant soit peu accueillant où elle pouvait espérer attendre la suite des événements.

Résignée, Emma s’assit sur le rebord humide du trône de fer.

Une petite tête aux frisottis blonds se démenait un peu plus loin, traînant une valise quatre fois plus grande qu’elle. Une des roues se coinça dans le caniveau, l’empêchant de faire avancer le bagage qu’elle tâchait bravement de soulever, sans succès.

Découragée, la maigre silhouette renifla tristement. L’air dépité, ses bras ballants retombèrent lourdement de part et d’autre de son corps élastique. Emma était sur le point d’intervenir lorsque brusquement, la blondinette usant de toutes ses faibles forces parvint à redresser la malle qu’elle hissa sur la chaussée, à hauteur de l’arrêt de bus. Délivrée, elle s’effondra sur le banc aux côtés d’Emma.

Repoussant une énorme capuche qui emprisonnait une auréole de frisettes mouillées, le lutin la gratifia d’un timide regard étonné, ses yeux ronds ouverts grand comme des soucoupes.

— Est-ce que je peux m’assoir là ? demanda-t-elle d’une voix si fluette qu’Emma dut tendre l’oreille pour l’entendre.

— Bien sûr, la place est libre, répondit la jeune fille vaguement intriguée.

Elle l’observait du coin de l’œil d’un air circonspect.

La fillette semblait plus perdue que jamais. Jetant des regards apeurés aux quatre coins de la rue, elle sursautait violemment au premier coup de moteur.

Le nez retroussé, de grands yeux ronds comme des billes, bordés de longs cils transparents qu’elle avait blanc comme neige, ses cheveux blonds vénitiens se dressaient en pétard sur sa tête. La couronne de cheveux dorés qui frisait en désordre lui conférait un air continuellement ébahi.

Cet étrange bout de femme, épaisse comme un manche à balai, semblait avoir atterri là par hasard, suite à un malheureux concours de circonstances.

Elle se racla la gorge pour se donner une contenance, se gratta nerveusement le nez à plusieurs reprises, puis interrogea à nouveau Emma dans un chuchotement inaudible :

— Est-ce que vous… est-ce que tu es là pour le… enfin tu sais quoi ?

Haussant les sourcils, la jeune fille lui adressa un regard surpris. Était-il possible que le gnome assis à ses côtés fasse partie des initiés retenus pour rejoindre l’Académie ? Prête à déguerpir au moindre bruit, elle semblait plus effrayée que son ombre.

Si son entrevue avec la cellule française de l’ISA au palais présidentiel, l’avait convaincue du caractère officiel et réel de la chose, Emma ne pouvait s’empêcher de douter de leurs aptitudes à recruter des candidats convaincants.

Pourtant, on l’avait entraînée sans relâche depuis des jours.

Abdominaux, musculation des jambes et du dos, tours de stade, rien ne lui avait été épargné jusqu’à la veille du départ. Peu loquace, son coach sportif ne desserrait les dents que pour lui attribuer de nouveaux exercices. C’était à se demander si elle rejoignait un parcours scientifique ou sportif.

Sa voisine la dévorait des yeux en attendant la réponse, encore abasourdie par l’audace de sa propre question. Choisissant ses mots avec soin, Emma répliqua :

— Je ne sais pas à quoi tu te réfères, mais en ce qui me concerne, le bus de mon école devrait arriver d’un instant à l’autre.

— Oh ! couina la blondinette en s’étouffant dans un hoquet inquiétant, moi aussi j’attends le bus de mon école. Et heu… de quel type d’institut s’agit-il ?

Le visage rose, poupin, elle contenait son souffle, ses yeux brillants avidement tournés vers elle en quête de la confirmation qu’elle escomptait. Emma soupira sans bruit. Elle espérait secrètement que la jouvencelle aux allures d’écolière ne partagerait pas la même classe qu’elle.

— C’est une école un peu spéciale, on l’appelle l’Académie du D, dit-elle d’un air évasif. Si tu en fais partie tu sauras de quoi je parle.

La sauterelle glapit joyeusement. Rouge d’excitation, elle paraissait sur le point de lui sauter dans les bras.

— Moi… moi aussi j’y vais ! balbutia-t-elle d’un air triomphant.

— Excellent, lâcha Emma.

— Je m’appelle Louise, ajouta-t-elle précipitamment.

— Moi c’est Emma.

— Enchantée, dit la petite blonde en se tortillant pour lui faire face. J’intègre la branche d’ingénierie en première année.

L’écoutant distraitement d’une oreille, Emma observait en même temps les nouveaux venus qui se pressaient sous l’arrêt de bus.

Deux nouvelles silhouettes les avaient rejointes. Un grand garçon athlétique rejetait nonchalamment son casque de cheveux en arrière, l’air assommé d’ennui. Tandis qu’un autre jeune homme, au physique peu avantageux, pestait contre son sac qui avait déversé l’intégralité de son contenu dans les flaques boueuses du trottoir. Son long menton pointu jaillissait du blouson, tel un oiseau de proie prêt à dégainer ses griffes contre quiconque se placerait en travers de son chemin.

Impressionnée, Louise s’était tue depuis qu’elle avait découvert la présence de leurs compagnons. Elle louchait d’un air farouche vers leurs silhouettes bien chaudement emmitouflées pour la saison. Irritée, Emma attendait l’arrivée du car avec impatience.

Celui-ci arriva à point nommé.

Déambulant avec fracas, ses roues énormes plongèrent dans les mares noirâtres de la chaussée, éclaboussant les quatre compères sur son passage. Le maigrichon qui venait de récupérer ses affaires éparpillées sur le goudron ne fut pas épargné. Les lunettes qui surplombaient son nez crochu furent copieusement arrosées. Rageant de plus belle, il se tint à distance du mastodonte à moteur duquel s’échappaient des volutes de fumée.

La porte du bus s’ouvrit dans un petit bruit de succion, sous les protestations du caoutchouc qui épousait l’encadrement de l’entrée. Plus grimaçante et plus sombre que jamais, Madame Leclerc fit son apparition, noire comme un corbillard et aimable comme une porte de prison.

Louise retint à grand-peine son plus beau sursaut.

Elle fixait la correspondante d’un air craintif. Mi agacée, mi amusée, Emma ne pouvait s’empêcher de se demander comment s’était déroulé l’entretien entre la statue de marbre et la souris. À la seule pensée de la confusion qu’elle avait éprouvée lors de sa propre entrevue, elle imaginait sans difficulté le désarroi le plus complet dans lequel sa petite voisine avait dû sombrer.

Stoïque, Madame Leclerc déroula sèchement une longue liste qu’elle maintint à bout de bras après avoir chaussé des lunettes carrées. Les bésicles rudement enclavées semblaient avaler son profil revêche, hantant son visage impénétrable. Les sourcils sévèrement froncés, rien dans son attitude ne laissait entendre qu’elle avait reconnu un seul d’entre eux. Elle appela leurs noms un par un, d’une voix forte et cinglante :

— Louise Debladis, clama-t-elle en premier.

Dressée comme un ressort, la dénommée se leva brusquement, empoigna son bagage par l’anse et avança tête baissée vers l’entrée. Le corbeau lui désigna silencieusement la soute béante prête à avaler les malles, l’une après l’autre. La fillette s’exécuta puis gravit les marches qui menaient à l’intérieur du bus, sans un mot.

— Paul Lambert, appela cette fois la représentante de l’ISA.

Le gringalet, tout en pointes et en os, se mit lentement en marche.

— Rémi Pasquier, réclama-t-elle.

Ce dernier emboîta le pas de son homologue, sans une seconde d’hésitation.

Il ne manquait plus qu’elle. Son cœur s’affola.

Était-elle vraiment au point pour cette nouvelle aventure ? Le profil des initiés sélectionnés la laissait pantoise, en particulier celui de la petite Louise. Et si tout ceci n’était rien d’autre qu’une grotesque machinerie, destinée à circuler sur les réseaux sociaux pour se moquer de leur crédulité ?

— Emma Lorgeais, termina Madame Leclerc en remontant les marches d’un cran, tournant déjà le dos à la rue.

Dans un tourbillon de touffes bleues électriques, la jeune fille se redressa avec sa brusquerie habituelle, enfourna sa valise dans la soute et pénétra dans l’enceinte morose du car.

Pas un bruit ne frémissait. Personne ne pipait mot.

Emma avait connu des bus étudiants plus entraînants que celui-ci. Elle parcourut les allées du regard, s’attardant sur le visage de ceux qui venaient de monter. Elle identifia sans peine une tête blonde ébouriffée qui lui lançait de grands yeux plein d’espoir, mais continua jusqu’au fond du car. Un début de migraine lui martelait le crâne et elle ne se sentait pas la force de bavarder.

Emma colla son visage à la vitre, après avoir essuyé la buée qui la recouvrait. Elle porta un regard mélancolique sur l’Arc de Triomphe qui s’évanouissait dans l’aube du petit jour et songea avec un pincement au cœur qu’elle ne le reverrait sans doute pas de sitôt.

Le car vadrouilla dans les ruelles pavées, avant de s’engouffrer dans les voies rapides qui encerclaient la ville et disparaître.

Emma n’avait pas la plus petite idée de la durée du trajet qui débutait. Cela faisait partie du contrat. On lui avait attribué une couverture pour masquer les activités qu’elle s’apprêtait à mener dans les prochains mois. En retour, elle devait grimper les yeux fermés dans un autobus dont elle ignorait la destination.

C’était une situation sans précédent.

Elle s’était sentie particulièrement gauche, lorsqu’il avait fallu dévoiler à sa mère son intention d’effectuer une thèse de recherche sur les espèces animales du bassin Pacifique. Sans se démonter, elle avait expliqué que ces expérimentations étaient menées sur une île japonaise dénommée Yakushima, réputée pour la richesse de sa faune et de sa flore. Situé tout au sud de l’archipel, l’îlot était exclusivement accessible par bateau.

Blême, Amélie Lorgeais était passée par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, avant de se mettre à vociférer pour de bon : « Tu plaisantes j’espère ! Tu finiras par bercer des pingouins à l’autre bout du monde comme ton père, au lieu de passer du temps précieux avec ta famille ! ».

L’attaque avait fait mouche.

Blessée par l’indélicatesse de sa mère, Emma s’était renfrognée sans répondre, sa réaction excessive creusant le gouffre qui l’éloignait déjà d’elle. L’air placide, comme à son habitude, Prune n’avait pas émis le moindre commentaire ni posé la plus petite question, comme si tout ce qui se passait en-dehors de ses partitions lui était superbement indifférent.

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Emma s’était toujours lancée à corps perdu dans chaque épreuve, impatiente de venir à bout des difficultés qui se dressaient sur son chemin. La jeune fille mettait un point d’honneur à effectuer des choix qui se voulaient différents des convictions conformistes de sa mère, qui préconisait des actes prudents et mûrement réfléchis. Fonçant tête baissée, elle se brûlait souvent les ailes pour marcher dans les traces de son père.

Son regard s’était perdu sur le reflet flou que lui renvoyait la vitre.

La pluie s’aplatissait tristement sur le verre, formant des rigoles sinueuses qui dévalaient le long de la fenêtre. Le ciel était plus noir que jamais. Les nuages gonflés d’eau déversaient leur contenu sans répit, tandis que le vent mugissant balayait la route avec fureur. Emma ne donnait pas cher de la peau des passants qu’elle entrapercevait au loin. C’était la fin du mois d’août et avec lui s’éclipsaient l’été et les beaux jours. Comme pour mieux signifier sa colère, celui-ci protestait bruyamment contre cet affront de la nature et du temps, luttant pour que nul ne s’avisât d’oublier sa présence.

Le mastodonte s’éloignait lentement de la métropole.

Le paysage se transformait peu à peu, cédant la place à de vastes plaines desséchées par le soleil estival, que la pluie environnante avait entrepris de noyer sous des torrents impitoyables. Les arbres courbaient l’échine sous le joug du vent qui semblait s’appliquer à vouloir déraciner jusqu’aux plus récalcitrants. De toute évidence, ce n’était plus qu’une question de temps avant que l’orage ne déchaîne les enfers.

Exténuée, la jeune fille sombra peu à peu dans l’inconscience avant de somnoler pour de bon, la tête affaissée sur son épaule. Le temps flottait quelque part, suspendu entre la violente bourrasque et l’imagination sans limite d’Emma.

Une secousse l’ébranla et elle fut aussitôt aspirée dans les affres du temps.

Elle flottait à nouveau dans l’espace, quelques secondes avant l’explosion. La détonation retentit avec violence et Emma se couvrit les oreilles. Les yeux fermés, son supplice allait croissant. L’appréhension d’être cisaillée par les débris de l’astéroïde qui volaient dans sa direction la tenaillait. Comment lui échapper ?

La pierre l’aiderait-elle à s’en sortir cette fois ?

Elle prit une grande inspiration puis tendit l’oreille. Un calme impassible l’enveloppait. Elle risqua un œil, puis le deuxième. Il n’y avait plus rien alentour. Elle était seule. Les résidus cosmiques avaient disparu depuis longtemps. Soulagée, elle s’autorisa à respirer à nouveau normalement.

Quand tout à coup, un hurlement déchira le silence :

— EMMA !

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Article 4 - B

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