#4 : Cavale

Emma peinait à conserver son équilibre sur les poutres en bois qui soutenaient l’échafaudage longeant l’édifice sur lequel l’individu s’était engagé. Son étrange acolyte lui avait déjà faussé compagnie, atteignant la rue d’une seule enjambée. La fenêtre était pourtant flanquée au premier étage, elle n’avait pas l’intention de glisser et de se rompre le cou. Concentrée, elle descendait avec précaution, se cramponnant fermement aux poteaux qui se dressaient à sa disposition, niveau par niveau.

— Presse-toi donc ! aboya la grande femme.

Elle la dévisageait d’un air sévère, son ombre immense projetée dans la ruelle.

Un chignon ramassait ses maigres cheveux bruns sur le sommet de son crâne. Le col de sa combinaison, qui remontait jusqu’au menton, masquait un cou rachitique qui se dévissait pour mieux l’observer. Tout de noir vêtue, la bouche pincée, elle n’avait pas l’air engageante. Ses yeux gris clair soutenaient sans sourciller le regard indécis d’Emma. Cette dernière, dans un ultime effort pour quitter la charpente, parvint à rejoindre sa compagne sur les pavés.

Sans un mot, l’énigmatique personnage ouvrit la portière d’une berline noire et la poussa sans ménagement sur la banquette. Le souffle court, elle atterrit sur le siège arrière de la voiture, d’un air ahuri. Cinq minutes plus tôt, elle était encore dans le bureau de Christine, occupée à valider son dossier. La situation n’avait aucun sens.
Elle ouvrit la bouche d’un air furieux pour protester bruyamment et réclamer des explications, mais n’eut pas le temps d’émettre le moindre son. Le chauffeur avait démarré en trombe, les pneus crissant sur la chaussée.

La jeune fille fut projetée en arrière. Sa tête heurta violemment le dossier tandis que la chaîne de son médaillon s’enfonçait douloureusement dans son cou.

— Attache ta ceinture, lui ordonna sa voisine.

L’engin avalait le bitume gris du quartier à toute allure. La ville défilait sous les yeux médusés d’Emma. Se contorsionnant, elle se tourna vers son interlocutrice et s’exclama :

— Mais qu’est-ce que ça signifie ? Qui êtes-vous à la fin ?

Immobile, son dos droit formant un angle parfait avec la banquette, l’intéressée se tourna vers elle et déclara avec raideur :

— Tu peux m’appeler Madame Leclerc, je suis la correspondante française de l’ISA.

Interloquée, Emma la toisa avec encore plus de surprise. Loin d’avoir rassasié sa curiosité, sa réponse soulevait encore plus de questions.

— Cela vous embêterait de m’en dire un peu plus ? demanda-t-elle non sans une pointe d’ironie.

— Si tu avais lu tes mails, tu ne serais pas prise au dépourvu, repartit calmement Madame Leclerc. Même si, bien sûr, nous ne pouvons pas tout expliquer par message, cela reste confidentiel.

Elle jeta un coup d’œil suspicieux aux voitures qui se pressaient dans le tournant derrière la berline, comme pour vérifier que personne ne les suivait.

— Je ne pouvais rien te dire dans la salle de classe, c’est beaucoup trop risqué. Les murs de cette université sont en papier mâché, lâcha-t-elle d’un air dédaigneux.

Emma songea avec affolement que personne n’aurait l’idée de venir la chercher dans la salle treize au bout du couloir, avant un certain temps. Est-ce que quelqu’un finirait par s’inquiéter de son absence prolongée ? Elle se prit secrètement à espérer que ce fut le cas, tant le comportement insolite de cette femme impossible était surprenant.

Pourquoi est-ce que le Directeur de l’université avait pris la peine d’informer Christine qu’elle était attendue dans un autre bureau ? Le cœur serré, elle songea que rien ne lui garantissait que Madame Leclerc était bien la personne qu’elle était censée rencontrer. Emma commençait à regretter d’avoir agi sous le coup de l’impulsion. Qu’est-ce qui lui avait pris… Elle n’aurait jamais dû suivre cette inconnue avant d’avoir plus d’informations. Si seulement cette horrible bonne femme lui avait laissé une seconde de plus pour réfléchir !

— Je comprends tes inquiétudes, continua l’échassier comme si elle lisait dans ses pensées. Je vais t’expliquer dans un instant.

Avare de mots, sa compagne gardait les mains résolument croisées sur ses genoux, dignement tournée vers l’avant du véhicule. Pendant quelques minutes, un silence oppressant s’installa entre elles, les enveloppant comme une cape, puis :

— Quels sont tes centres d’intérêts ? lui demanda subitement Madame Leclerc en se penchant vers elle.

— Je… je vous demande pardon ? bégaya Emma de plus en plus abasourdie.

C’était à n’y rien comprendre.

Elle était de plus en plus inquiète quant à la santé mentale de sa partenaire. Elle jeta un regard discret vers la portière, se demandant s’il serait risqué de l’ouvrir en plein vol. La voiture pétaradait toujours allègrement, provoquant l’effroi des pigeons qui arpentaient la chaussée à l’entrée des quais. Les vitres teintées laissaient entrevoir d’imposants monuments parisiens, qui rapetissaient jusqu’à s’évanouir complètement sous l’effet de la vitesse.

Le pouls battant la chamade, Emma sentait des sueurs froides la parcourir insidieusement.

— Alors ? répéta calmement Madame Leclerc, qu’est-ce qui t’animes ? Quelles sont tes passions ? On ne t’a pas choisie par hasard.

— Choisie ? l’interrogea Emma, mais qu’est-ce que vous entendez par là ?

La tête bourdonnante, elle porta la main à son front brûlant. Quelques heures plus tôt, elle aurait donné n’importe quoi pour qu’un imprévu vienne perturber son inscription. A présent qu’il s’était présenté, elle ne savait plus quoi en penser. Les prémices d’un mal de crâne carabiné la lançaient terriblement.

Emma ne comprenait pas ce qu’elle faisait dans cette automobile, aux côtés d’une grande femme revêche qui n’était pas prête de la laisser décamper.

Impassible, Madame Leclerc dépliait méthodiquement ses doigts un à un contre la paume de sa main, avant d’en faire sèchement craquer les jointures. Rien ne semblait pouvoir l’ébranler. Manifestement, à ses yeux, la situation n’avait rien de surprenant.

— Je suis la représentante de l’Académie du Disque d’Argent, annonça-t-elle enfin. Je suis chargée de recruter les initiés au nom de l’ISA. Ton profil a été retenu.

— Mon profil ? De quoi est-ce que vous parlez ? répondit lentement Emma, les yeux écarquillés.

Elle marqua une pause, l’air incrédule, avant de reprendre furieusement :

— Sur quelles bases m’avez-vous sélectionnée et à quelles fins ?

Les rayons du soleil se réfléchissaient à travers la vitre fumée sur le chignon impeccable de Madame Leclerc, qui demeurait coite, immobile.

— Et d’ailleurs, qu’est-ce que c’est que cette Académie ? poursuivit Emma qui ne semblait plus disposée à lui laisser une chance de s’expliquer. Je ne comprends pas un mot de ce que vous racontez !

Comme si elle se déridait enfin, sa voisine lui jeta un bref regard avant de lancer :

— Bien, je comprends que tu sois déconcertée. Disons simplement que je fais partie d’une organisation inter-gouvernementale secrète. Notre existence est inconnue du grand public. Nous avons pour but la recherche au service du progrès de l’humanité. Chaque année, nous sélectionnons de nouveaux membres pour rejoindre les bancs de l’Académie. On vous appelle les initiés. Un cycle d’étude au sein de l’Académie du Disque d’Argent dure trois ans. La direction est supervisée par l’ISA, en anglais « International Spatial Agency », en d’autres termes l’agence spatiale internationale.

Bouche bée, Emma n’était pas sûre de comprendre où elle voulait en venir. Mais elle n’avait pas perdu un traître mot de l’explication.

— Vous… vous travaillez donc pour la NASA ? Ou bien pour l’ESA ? s’informa-t-elle précipitamment, en évoquant le nom des agences spatiales américaines et européennes qu’elle connaissait.

Madame Leclerc renifla gravement avec dédain.

— Bien sûr que non, répliqua-t-elle froidement. Les agences nationales que tu viens de citer agissent localement. L’ISA est née d’un accord international qui a recueilli la signature de cent quatre-vingt-treize états. Nous ne dépendons ni de la NASA, ni de l’ESA, ni d’aucune autre espèce d’agence qu’elle soit japonaise, russe ou chinoise. Notre but est de servir le véritable intérêt de l’Homme et de réunir les meilleurs talents et ressources en un seul et même lieu d’excellence : l’Académie du Disque d’Argent. Contrairement aux autres agences, l’ISA n’agit pas au service de nations fragmentées, dont chaque découverte est davantage motivée par le profit et la compétition que le progrès. Elle intervient globalement et soutient l’évolution de l’Homme en tant qu’espèce, ses motivations individuelles ou culturelles lui étant étrangères.

Emma resta silencieuse un long moment. Cela faisait une formidable quantité d’informations à digérer et elle n’était pas certaine d’en avoir saisi l’intégralité.

— En admettant que tout ceci soit vrai… reprit-elle doucement, pourquoi conserver l’anonymat ? Si vos desseins sont tels que vous les décrivez, pourquoi ne pas les partager avec la société ?

— Oh Emma, répondit Madame Leclerc en esquissant l’ombre d’un affreux sourire, qui découvrit une rangée de dents inquiétantes. La plupart des gens ne veulent pas savoir ce qui se trame réellement. Tout le monde est content lorsqu’il s’agit de planter un drapeau sur la Lune ou bien d’effectuer des pirouettes sponsorisées par une marque de boissons énergisantes. La foule se divertit et prend ça comme l’occasion amusante de faire preuve d’un peu de patriotisme. Mais personne n’a positivement envie d’entendre parler des effets néfastes d’une supernova et encore moins de la probable existence d’autres formes de vie dans l’univers…

Elle se tut quelques instants, comme pour mieux ménager son effet.

— Tu remarqueras aisément la structure que revendique l’industrie de l’aérospatial, telle que nous la connaissons aujourd’hui. Ponctuée de rares découvertes, cloisonnée par des moyens limités et des ressources fragmentées, eux-mêmes suivis de lentes actions. Cette mascarade ne sert qu’à ralentir l’exploration, ce qui apaise les inquiétudes de la société sur le monde qui l’entoure.

— Diviser pour mieux régner, murmura la jeune fille les yeux perdus dans le vague.

— L’ISA a été fondée et ratifiée par toutes les nations, continua Madame Leclerc. Seuls les chefs d’état et la haute direction des différentes agences spatiales sont mis au parfum. Chacun s’engage à garder le secret et à l’emporter dans la tombe. Il est formellement interdit d’en instruire qui que ce soit, ni de publier le moindre pamphlet à ce sujet. D’ailleurs, tu ne trouveras aucune information sur l’ISA en ligne. L’organisation est absolument inconnue du net.

— Vous voulez dire qu’elle contrôle les autres agences ? s’exclama Emma, qui tombait des nues.

Incrédule, elle hochait la tête de gauche à droite puis inversement. Elle avait entièrement perdu la tête. Son mal de crâne avait eu raison d’elle. Dans un instant, elle se réveillerait à la maison, lovée au creux du lit, ses cheveux épars emmêlés dans l’édredon.

Puis elle se renfrogna.

Décidément, il était bien commode de mentionner l’existence d’une agence secrète qui ne pouvait même pas prouver son existence. C’était sans doute la meilleure excuse qu’une organisation criminelle pouvait trouver pour détourner son attention. Tandis qu’elle écoutait naïvement Madame Leclerc, elle se faisait probablement enlever par des brigands qui revendraient ses organes au marché noir. Elle jeta un regard méfiant aux alentours du quartier qu’elles traversaient. La berline avait ralenti son débit infernal.

Elles étaient de retour dans le centre.

Surprise, Emma soupira en silence. Si cette perche glaciale était démente, assurément, elle ne semblait lui vouloir aucun mal.

— Écoutez, dit-elle d’un ton catégorique, cela a l’air très intéressant mais pour y croire, j’aurai besoin d’autre chose que des mots.

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