Prélude

L’immensité l’entoure, le silence est assourdissant.

Elle flotte au ralenti en dérivant peu à peu sur elle-même. Les yeux plissés, elle jette un regard perçant sur le vide interstellaire. Au loin, les points argentés qui clignotent l’aveuglent. Saphirs éblouissants, ils semblent l’attirer inéluctablement.

La gravité l’entraîne en agrippant fermement ses entrailles. Elle vole entre des filaments de poussière écarlate et l’intensité profonde du ballet des couleurs environnantes.

Les traînées d’ivoire se rapprochent.

Elles se déploient et tournoient lentement avec une précision étonnante. L’amas grandit et se révèle. Il émerge des ténèbres, brillant et inquiétant. Le calme règne, pourtant la danse des galaxies est incessante.

L’angoisse l’étreint mais la jeune fille raffermit son emprise sur la pierre. Après tout, il n’y a pas de quoi avoir peur… ce n’est qu’un rêve, n’est-ce pas ?

Elle se rapproche. L’essaim est en mouvement constant, lent mais infini. Fourmillant de milliards d’étoiles, chaque spirale bourdonne dans l’abîme. Au cœur de ce royaume, une spirale turquoise particulièrement lumineuse l’appelle.

Emma accélère.

Avec la vitesse, sa masse s’alourdit, la forme des astres autour d’elle disparaît et le paysage se transforme en un gigantesque tunnel de lumière éblouissante. Les scintillements fusionnent de concert pour ne plus former qu’une longue traînée blanche, presque uniforme.

La Voie Lactée, majestueuse, se détache du fond nocturne.

Emma ralentit sa course effrénée, le temps semble s’arrêter. Elle jette un œil à cette beauté glacée au calme rassérénant. Le chaos règne pourtant en son sein, dans l’antre béante affamée de matière qui engloutit les astres les uns après les autres. Le trou noir luit mystérieusement, ne laissant rien s’échapper, pas même la lumière.

Mais c’est une autre région de la galaxie qu’elle entend explorer.

Mue par une force invisible, la jeune fille plonge soudain dans des tourbillons de poussière cosmique, puis s’engouffre dans une branche lointaine, à l’abri du centre dévastateur. Situé en périphérie, le bras d’Orion s’ouvre sur des millions de mondes inconnus.

Planant au-dessus d’un océan de comètes et d’étoiles, elle est aspirée par la courbure de l’espace-temps qui irradie de la pierre. Son cœur s’emballe.

Emma poursuit sa visite, de plus en plus vite, jusqu’à ce que surgisse un étonnant nuage de glace. Il s’agit dorénavant d’éviter les corps gelés qui gravitent dangereusement autour d’elle.

La pierre vibre, agitée de violents soubresauts. Inquiète, Emma resserre sa prise sur le capricieux bijou. Le temps et l’espace se contractent. Abandonnant le nuage d’Oort, elle est propulsée jusqu’à la ceinture d’astéroïdes qui protège le Système solaire.

Une brève période d’accalmie succède au terrifiant voyage.

Ici, les corps célestes se meuvent avec autant de grâce que les spirales géantes aperçues tantôt. La chorégraphie stellaire est orchestrée avec une précision d’horloger. Pourtant, le temps n’a pas de prise sur cette immensité nocturne. L’univers n’a pas pris une ride depuis sa naissance…

Elle se rapproche de l’orbite de la première planète qui la guette, la plus éloignée du Soleil. Mais Neptune, quoiqu’impressionnante par sa taille et ses volutes de gaz, ne la captive pas longtemps.

Obéissant à la pierre, Emma poursuit sa route.

La jeune fille s’enfonce avec détermination dans les profondeurs du Système, fascinée par le manteau de glace qui se déploie dans le sillage des bolides. Les anneaux de Saturne s’embrasent dans l’obscurité. Mars, l’aride terre de feu est magnifique. Au loin, les volutes d’énergie brûlantes qui s’échappent de l’étoile forment un étonnant spectacle.

Elle est presque arrivée.

Le point azur qu’elle convoite surgit soudain. Gorgée d’eau, la planète bleue arbore les plus belles couleurs du Système, nimbée d’un spectre de lumière tantôt émeraude, cobalt ou beige orangé.

Un immense sentiment de plénitude l’envahit.
Emma est de retour chez elle.
Elle sourit.

Une déflagration retentit brusquement dans l’obscurité, baignant l’espace de rayons fauves qui s’éparpillent à la vitesse de l’éclair, comme un feu d’artifice.

La jeune fille sursaute.

Les débris de l’astéroïde dévastée la frôlent sans la toucher. L’explosion est déjà terminée, pourtant il lui semble que le temps s’est figé et que la course des planètes autour du Soleil s’est tout à coup arrêtée. L’univers tout entier se retient de respirer. La détonation n’appartient plus ni au présent, ni au passé, ni au futur : elle est intemporelle.

Réprimant le frisson qui lui parcourt l’échine, elle tente d’ignorer le malaise qui la submerge et se détourne résolument du spectacle. La pierre qui se balance autour de son cou s’illumine d’un éclat nouveau, comme pour lui transmettre un message. Emma décolle sans crier gare, projetée à toute allure dans le temps et dans l’espace. Elle se dirige tout droit vers la Terre.

Cette fois, c’est la fin du voyage.

Elle devrait se réjouir. Pourtant, à son approche, un mauvais pressentiment l’envahit. La planète est à feu et à sang. Une terreur sourde s’empare de ses sens, la glaçant d’effroi. Ils sont là. Elle ne les a jamais rencontrés, elle ignore à quoi ils ressemblent, mais elle sait. Elle peut sentir leur présence. Le monde est en trépas, il va basculer. Et une seule personne peut y remédier. Il n’y a plus une minute à perdre.

Le Grand Filtre est en marche.

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