Chapitre 8 : La cérémonie des Pléiades

Le pouls battant la chamade, Emma se saisit d’un petit papier en forme d’astre qu’elle déplia avec impatience. Par-dessus son épaule, le débonnaire instructeur déchiffrait la note gribouillée sur une branche de l’étoile. La jeune fille pouvait presque sentir son embonpoint l’effleurer, tant il était corpulent, sa bouille ronde et hilare prête à délivrer la sentence:

— Cassiopée ! s’écria-t-il d’une voix tonitruante, un sourire outrecuidant ourlant ses lèvres comme s’il s’attendait à un concert d’applaudissement.

Emma se dirigea comme un automate entre les constellations étincelantes, peinant à identifier dans le clair-obscur le nom de celle qu’elle avait piochée. À quel moment le jour s’était-il couché ? Y avait-il seulement une alternance entre le jour et la nuit sur la Lune ?

Elle se fit soudain la réflexion qu’elle n’en avait pas la moindre idée.

À son approche, Tim lui sourit de toutes ses dents :

— Par ici ! l’appela-t- il.

Elle était soulagée de voir qu’ils partageaient la même équipe, bien qu’elle n’eût pas la moindre idée du but de l’exercice. À quoi pouvait bien rimer cette entrée en matière ?

En revanche, elle se renfrogna lorsqu’elle constata que le brun taciturne qu’elle avait croisé tantôt se tenait aux côtés de Tim.

— Edward Harper, lâcha-t-il à son encontre en guise de présentation.

Puis, d’un air souverain, il reporta toute son attention sur l’assemblée, ses cheveux noir corbeau ombrageant son visage sombre.

Les première année défilaient. Bientôt, il ne resta plus qu’une petite blonde intimidée qui tordait ses mains avec angoisse.

— Cassiopée ! répéta le présentateur avec satisfaction.

Terrifiée, la fillette se tourna vers l’assistance d’un air hésitant.

Elle parut infiniment soulagée lorsque son regard croisa celui d’Emma, à travers le galbe vaporeux de la constellation qui approchait, au fur et à mesure qu’elle traversait la galerie. Dans un profond soupir de contentement, Louise se laissa tomber sur la chaise la plus proche. Tim lui sourit gentiment. Edward ne lui manifesta pas la moindre marque d’intérêt.

Emma se tenait coite.

Elle attendait la suite des événements avec anxiété. L’objectif de cette mise en scène lui semblait tout sauf limpide. Sous les feux de la rampe l’animateur avait disparu, emportant avec lui les bassines de verre. Derrière le comptoir translucide, Madame Leclerc était attablée en compagnie d’autres instructeurs. Une douzaine de membres de l’ISA leur faisait face, vêtus de combinaisons noires scintillantes aux bandelettes dorées, courant du col à la manche en passant par les épaules.

Elle fut rassurée de constater qu’ils ne dégageaient pas la même froideur que leur affreux chaperon. Certains souriaient franchement, contemplant les nouveaux arrivants avec curiosité. Malgré leur tenue uniforme, tous les âges étaient représentés.

Elle parcourut la rangée de gauche à droite, examinant les différentes physionomies qui composaient leur groupe insolite. Une petite femme replète succédait au commentateur débonnaire, suivie de Madame Leclerc, puis d’un ours roux hirsute, engagé dans une grande conversation avec un vénérable vieillard aux longs cheveux blancs, qui les dévisageait avec bienveillance.

Était-ce le directeur de l’Académie ?

— Merci Docteur Brown ! claqua un homme séduisant qui se redressa soudain, interrompant brusquement le fruit des observations d’Emma.

L’homme affable, qui avait animé les tirages au sort, lui adressa un petit signe de tête déférent.

Trônant derrière le comptoir comme un prince d’Orient, le charismatique individu siégeait entre ses collègues avec une prestance toute naturelle. Il promena lentement un regard scrutateur dans la galerie, marquant un silence étourdissant dans l’assemblée.

Le teint pâle, il avait de grands yeux noirs en amande, voilés de cernes. Ses lèvres minces étirées en un sourire ravageur, révélaient pourtant un air impénétrable. Quelques mèches folles, d’un noir de jais, retombaient en désordre autour de son visage anguleux. Un collier de barbe naissant encadrait son visage hâlé.

— Bonjour et bienvenue au Disque d’Argent, commença-t-il d’une voix vibrante.

Il ponctua son discours d’un nouveau temps d’arrêt, comme si le temps, immensurable, s’étirait à l’infini dans la tiédeur de la fausse nuit environnante.

— Je suis Alfonso Murillo, le directeur de l’Académie, proféra-t-il d’un ton rauque.

Son timbre sourd aux intonations caverneuses résonnait curieusement dans la cathédrale de verre. Posté debout d’un air grave, sa haute stature surplombait l’assemblée, sa carrure imposante avalant toute la largeur du comptoir.

— Nous sommes ravis d’accueillir aujourd’hui les initiés de première année.  C’est toujours un réel plaisir et une immense fierté de voir se succéder sur ces bancs des générations d’initiés, qui superviseront les prochaines découvertes scientifiques majeures. Suite à la réussite de la mission Apollo 11 en 1969, où Neil Armstrong a posé le pied sur la Lune, une poignée d’hommes et de femmes visionnaires se sont regroupés pour former l’agence spatiale internationale (l’ISA) et fonder l’Académie du Disque d’Argent. C’est un précieux héritage et en même temps une lourde responsabilité qu’ils nous ont léguée. Cinquante ans plus tard l’institut a prospéré, dit-il en désignant fièrement les majestueuses colonnes de verre recouvertes de charmille capricieuse qui encadraient l’atrium.

Il marqua une pause, prenant le temps d’observer la galerie comme s’il la voyait pour la première fois.

— Nous avons le devoir d’honorer cette succession et d’en faire le meilleur usage possible, reprit-il posément. L’humanité n’est pas encore prête à accepter l’existence du Disque d’Argent ni à soutenir les projets qui révolutionneront le monde de demain. Elle est divisée par des conflits sociaux qui l’aveuglent et l’empêchent d’aller de l’avant, au sein desquels chaque communauté se presse dans l’ascension au pouvoir. Pour se dépasser et repousser ses limites, l’humanité a besoin d’unir ses forces. Nous ne sommes pas rassemblés ici pour faire l’apologie d’une culture au détriment d’une autre. Votre nationalité et vos origines n’ont aucune importance aux yeux de l’Académie. Vous êtes les pionniers qui embarqueront le monde vers un ordre nouveau. Ensemble, votre travail et vos expériences fructifieront pour dévoiler les secrets que la science maintient encore hors de la portée de l’Homme, prophétisa-t-il dans un murmure.

Les première année échangeaient des regards intimidés.

— Comme vous le savez, les nouveaux arrivants sont répartis selon leurs aptitudes et leur parcours entre les quatre branches qui composent le Disque d’Argent : biologie, astronomie, physique et ingénierie. Certes, cette répartition est menée sur la base de vos qualités intellectuelles et personnelles et la plupart d’entre vous sont fiers de représenter la branche qui les a choisis. J’attire cependant votre attention sur le fait que ce n’est qu’en unissant vos forces que vous triompherez sans ambages. Vous apprendrez que le véritable succès résulte de la capacité à s’accorder pour créer une synergie qui exploite au mieux les atouts de chacun. Car c’est en groupe, dans l’harmonie et la cohésion, que vous accomplirez les plus belles performances.

Ses prunelles sombres balayaient le public, enveloppant l’auditoire de leur influence magnétique.

— L’union fait la force ! déclama-t- il, les bras levés vers le ciel pour mieux illustrer ses propos.

Levant la tête, le regard azur d’Emma accrocha des cylindres en plastique qui couraient le long des cloisons transparentes et remontaient jusqu’aux balustrades de verre. C’était un incroyable réseau de tubes translucides qui parcourait la galerie. À l’intérieur, bagages et colis étaient soufflés avec force, aspirés par la pression sous vide qui animait l’engrenage. Elle crut reconnaître sa valise errer dans le labyrinthe de verre et comprit que l’entrelacs était relié au hall d’accueil où ils avaient déposé les malles.

Qu’est-ce qui avait décidé le staff à attendre aussi longtemps, avant d’envoyer valdinguer leurs affaires dans la tuyauterie du Disque, pour rejoindre les dortoirs ?

Le directeur s’était tu pour se désaltérer. Contemplant le liquide d’un air songeur, il semblait avoir oublié jusqu’à leur existence, plongé dans les méandres de ses pensées. A tel point qu’Emma finit par se demander avec une certaine inquiétude, s’il n’était pas un peu fou.

— L’or bleu, lâcha-t-il soudain d’une voix éraillée. Le bien le plus cher que nous ayons.

Il toisait l’eau avec une insistance troublante, presque tendre. Vaguement chancelant, il semblait pris de vertige, sa belle assurance volant en éclat pour laisser place à un homme brisé.

— Sur Terre, les hommes se déchirent pour s’enrichir de biens inutiles. Au Disque d’Argent nous traitons chaque ressource avec respect et parcimonie. Ce projet n’aurait jamais été possible sans les réserves de glace découvertes aux extrémités des calottes lunaires. A l’abri du pôle sud, le Dôme qui recouvre la base de l’ISA est alimenté en eau par le cratère Cabeus, voisin de là où nous nous sommes établis. Grâce à un système de traitement des eaux usées, nous recyclons le liquide usagé pour arroser les plantes qui tapissent l’Académie. Cet entretien favorise la génération naturelle d’oxygène sous la coupole et réduit nos dépenses énergétiques. Par ailleurs, le système hydraulique que nous exploitons, assure aussi avec succès la génération d’énergie et de lumière, qui permettent le bon fonctionnement du Dôme.

Voilà qui élucidait enfin le mystère de l’alternance jour nuit sous le cône de verre ! La lumière du jour, artificielle, était régulée par la dépense d’énergie que générait l’ingénieux système hydraulique.

De fait, les rayons du soleil n’atteignaient que difficilement les extrémités polaires de la Lune. Cela expliquait également l’existence du mur végétal qui recouvrait l’institut, spéculait Emma. Ses vertus thérapeutiques et esthétiques, combinées à la production naturelle d’oxygène étaient non seulement renversantes, mais aussi bienfaisantes pour l’écosystème.

— Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une excellente année au sein du Disque d’Argent, déclara-t-il dans un nébuleux sourire. Oh et une dernière chose pour les première année…

Il s’abîma dans la contemplation des constellations coruscantes qui clignotaient sur les tables.

— Les papiers que vous avez piochés représentent le nom de la pléiade qui vous hébergera durant votre cursus à l’Académie. Si vous avez des doléances ne m’en voulez pas, c’est le sort qui en a décidé ainsi, ajouta-t-il d’un air taquin.

Il se rassit avec élégance.

Emma observa Giulia. La rouquine était attablée auprès de James King. Le beau jeune homme à la peau d’ébène qui avait rejoint Andromède le premier, avait grandi dans le Nevada aux États-Unis, leur avait-il conté à bord du lunar express. En face de lui se tenait Maple, le spirituel taïwanais et à ses côtés Ayu Wong, une délicate jeune fille d’origine chinoise.

Elle promena son regard autour d’elle.

À table, Tim se grattait le menton avec enthousiasme, gesticulant sur sa chaise pour mieux admirer l’atrium dans lequel ils siégeaient. Assommé d’ennui, Edward jetait des coups d’œil moroses autour de lui, tandis que Louise s’était rigidifiée sur sa chaise d’un air farouche. Si l’accent de leurs deux compagnons laissait entendre qu’ils étaient tout sauf latins, elle savait d’ores et déjà que sa petite voisine était française.

— On dirait que nous allons passer l’année ensemble, dit-elle prudemment.

— Oui n’est-ce pas ? répondit Tim avec enthousiasme, ça promet d’être lovely !

Edward émit un vague grognement pendant que Louise reniflait bruyamment, le haut du corps penché par-dessus la table.

— D’où venez-vous ? demanda la blondinette dans un chuchotement presque inaudible.

— Je suis originaire de Londres, affirma joyeusement Tim.

— Oh ! glapit Louise, fantastique tu es anglais ?

— C’est assez évident il me semble, intervint Edward d’un ton acerbe.

Déstabilisée, la fillette se tut piteusement.

— Et toi, d’où viens-tu ? s’enquit sèchement Emma, face à l’arrogance de leur interlocuteur.

— Glastonbury, dans l’ouest de l’Angleterre.

Ils formaient ainsi un curieux quatuor de deux anglais et deux françaises à la personnalité diamétralement opposée. Après quelques secondes de flottement, Emma reprit:

— Impressionnant comme discours, n’est-ce pas ?

— En effet c’est absolument visionnaire, souffla Tim d’un air ravi. J’ai hâte de voir ce que vont donner les cours ici !

Louise qui reprenait peu à peu confiance demanda :

— Dans quelle branche avez-vous été affectés ?

— Astronomie ! chantonna Tim qui semblait sur le point de sauter au plafond.

— Oh super ! Moi j’intègre la branche d’ingénierie et Emma biologie. Et… et toi ? s’enquit la fillette avec des pincettes en s’adressant au taciturne Edward.

— Physique, grommela le sombre garçon d’un air laconique.

Des plateaux de verre chargés de nourriture circulaient entre les tables. Mus par une force invisible, ils avançaient seuls, glissant sur le sol translucide.

Estomaquée, Emma fléchit légèrement pour mieux observer leur manège.

— Magique n’est-ce pas ? s’illumina Tim, en réalité c’est un système d’approvisionnement inédit qui relie les cuisines à l’atrium, grâce à un dispositif transparent sur lequel des rails aimantés soutiennent et pilotent les chariots en automatique.

— Tu as l’air de t’y connaître ! soupesa Emma impressionnée, comment ça se fait ?

— Ma tante est une ancienne initiée. Lorsqu’elle a su par l’ISA que j’étais sélectionné elle a dansé de joie et m’a tout expliqué. C’est dur pour elle car nous sommes tenus au secret et elle ne peut partager cette expérience avec personne d’autre dans la famille. Elle a toujours été ma tante préférée, mais lorsqu’elle est devenue initiée il y a quelques années, elle a en quelque sorte disparue de la circulation. À partir de ce moment-là, je ne l’ai plus vue qu’en de rares occasions. À présent, je comprends pourquoi.

Pensif, Tim se tut un instant, son visage rond fendu d’une expression mélancolique.

Soudain, alors que le plateau le plus proche se rapprochait pour délivrer leur repas, le sol s’effondra sous leurs pieds. Ils se retrouvèrent suspendus au sommet d’une falaise escarpée, la mer s’écrasant sur les rochers dans un ballet de gouttelettes effrénées. Des flots endiablés éclaboussaient le granit écorché.

Emma poussa un cri de stupeur tandis que Louise, terrorisée, basculait de sa chaise. Les sourcils arc-boutés, leur ténébreux voisin s’aventura même jusqu’à laisser échapper un curieux râle de frayeur.

Seul Tim n’avait pas bougé. Admiratif, il souriait en contemplant le décor.

— Splendide, c’est le décorum du soir, dit-il d’un ton appréciateur.

— Le quoi ? s’écria Louise déboussolée, qui s’efforçait péniblement de remonter sur sa chaise.

— Le décorum. Chaque soir au moment du dîner, l’atrium se pare des plus beaux paysages terrestres sous le plancher transparent en trois dimensions. J’imagine que c’est en partie pour prolonger l’action des bienfaits thérapeutiques que procure la présence de plantes sous le dôme.

Emma leva la tête.

Sur les parois transparentes qui englobaient l’atrium jusqu’au troisième étage, en-dessous du couloir circulaire des salles de classe, une brume épaisse avait envahi les murs. Elle paraissait traverser la galerie, ondulant entre les tables et la cascade de lierre tressé qui dégringolait des niveaux supérieurs.

C’était une illusion bien sûr. De même que les falaises et la mer sous leurs pieds. Il n’y avait jamais eu d’océan sur la Lune.

Leurs camarades de première année, éberlués, commençaient tout juste à reprendre leurs esprits. Hilares, les deuxièmes et troisième année attablées derrière eux s’esclaffaient ouvertement.

— C’est renversant, murmura Emma, plus pour elle-même que pour les autres. D’ailleurs comment se fait-il qu’une forêt de plantes puisse survivre sur la Lune, de façon si abondante qu’elle recouvre entièrement l’Académie ?

— Et bien, je pense que nous pouvons avancer sans détour que c’est le fruit de cinquante ans de culture et d’un entretien rigoureux, affirma Edward d’un air suffisant, je me trompe?

Hérissée, Emma lui tourna le dos. Décidément, ce garçon lui était de plus en plus antipathique.

— En effet, répondit simplement Tim en évitant soigneusement son regard, ma tante m’a expliqué comment ils ont procédé. Suite à la constitution de l’ISA, ils ont commencé par importer les matériaux nécessaires à la construction du Dôme qui recouvre la base. Affublés de scaphandres, l’opération était infiniment plus sensible et plus longue que sur Terre. Imaginez chacun des mouvements du personnel, ralenti par leur combinaison. Une fois la coupole achevée, ils ont entrepris de creuser un tunnel entre la base et le cratère de Cabeus, comme l’a expliqué le directeur. Cette manœuvre leur a permis de profiter des réserves d’eau du glacier pour entamer l’aménagement du campement. De fil en aiguille, à chaque nouveau voyage du lunar express, ils ont importé des graines susceptibles de se développer en milieu hostile, qui ne nécessitaient qu’un entretien sommaire. Petit à petit, à l’aide de l’eau charriée par le système hydraulique, puis avec l’oxygène et la lumière émises à travers l’énergie produite grâce au dispositif, les premières plantes sont apparues. Le lierre en particulier a rapidement pris ses marques en éclosant à une vitesse folle, paraît-il. A cause de l’aridité du sol, les fondateurs de la branche de biologie et d’ingénierie ont eu l’idée d’achever l’agencement du Dôme en transformant l’Académie en serre géante. Grâce aux toitures-terrasses végétales, la verdure a rapidement prospéré !

— Fascinant, hoqueta Louise, ses grands yeux ronds fixant Tim avec stupeur. Mais comment se débrouillent-ils pour concocter les repas ?

— Ils doivent forcément cultiver une partie de la nourriture sous le Dôme, suggéra Emma.

Elle jeta un regard incertain au contenu de leur assiette.

Au demeurant succulents, les mets qui jonchaient la table étaient avant tout composés de verdure. Une faible portion de viande séchée agrémentait le dîner.

— Exact ! Je crois qu’ils importent une importante cargaison de poissons et de viandes séchés à chaque trajet qu’effectue la navette. Ma tante affirme que d’ici à quelques années, ils envisagent de fonder la première ferme agricole lunaire en se lançant dans l’élevage de poules, de coqs et de chèvres. En attendant, l’apport en protéines est principalement assuré par l’ingestion de céréales et de viande séchée.

Emma comprenait mieux la raison pour laquelle, à bord du lunar express, les deuxième et troisième année avaient frénétiquement échangé toutes sortes de denrées. Adieu les plats en sauce, les entrecôtes grillées et les desserts savoureux.

— Otez-moi d’un doute, interféra Edward, mais comment se fait-il qu’après toutes ces années, personne sur Terre n’ait jamais pointé son télescope sur le Dôme et découvert l’existence du Disque d’Argent ?

— Je crois qu’il y a plusieurs raisons à cela, intervint Louise d’une voix fluette, court-circuitant Tim avant qu’il ne réponde. Déjà les rayons du Soleil n’accèdent que difficilement les pôles de la Lune, ce qui nous rend de facto invisibles depuis la Terre. Ensuite, même si par chance leur faible rayonnement effleurait le Dôme, les observateurs les plus acharnés n’y verraient qu’un pâle reflet du Soleil sur la Lune, car de l’extérieur, le verre dépoli ne permet pas de voir au-travers.

Tandis qu’ils se repaissaient des derniers plats charriés par les plateaux d’argent, volant entre les buffets, un premier groupe d’initiés esquissa le geste de sortir de table. Le dénommé Docteur Brown qui avait présidé les tirages au sort, s’éclaircit alors la voix :

— Merci aux novices de l’ISA de bien vouloir accompagner les nouveaux à leurs appartements.

Un jeune homme aux cheveux courts et crépus, le teint olive s’approcha d’eux. Sa combinaison d’un noir mat reluisait faiblement.

— Bonjour, vous allez bien ? Je m’appelle Bilel Abad et je suis chargé de vous accompagner à la constellation de Cassiopée. Est-ce que vous avez fini ? Vous allez voir, les cabines sont fabuleuses !

Emma et ses acolytes se levèrent pour lui emboîter le pas.

Prise de vertiges, ses cheveux bleus ondulant dans les airs, la jeune fille tâchait de ne pas prêter attention aux falaises ni aux marées qu’ils foulaient. Tels des funambules, ils semblaient évoluer sur un fil unique, suspendu au-dessus du paysage. Emma se retenait à grand peine de sauter de rocher en rocher, pour éviter les flots agités.

Le réalisme du décorum était saisissant.

Ils traversèrent la galerie et se dirigèrent vers le fond de la salle, où un escalier en verre accédait aux étages. Empressée, Emma percuta de plein fouet un plateau chargé de nourriture qui se renversa sur la table d’initiés de troisième année, goguenards. Honteuse, elle se confondit en excuses avant de se baisser pour ramasser les couverts éparpillés au sol, sentant le poids des regards de la salle peser sur elle.

Lorsqu’elle se redressa pour faire face au comptoir des instructeurs, ses yeux rencontrèrent ceux du directeur. Le regard dur et perçant d’Alfonso Murillo glissa lentement sur elle avant de la dévisager intensément. Ce ne fut qu’un instant fugace, mais elle eut la très vive impression que ses prunelles noires vrillèrent légèrement comme s’il la reconnaissait, avant de se détourner brusquement pour replonger dans la contemplation de son assiette.

Interloquée, Emma l’observa à la dérobée.

Le teint cireux, ses longs doigts pâles jouaient avec application autour du rond argenté de la serviette. Hautement concentré, il paraissait absorbé par ses pensées.

Pourtant, un observateur attentif remarquait sans peine la crispation de son visage au niveau des mâchoires. S’il semblait calme au premier abord, ses dents serrées ne cachaient rien de la lutte intérieure qui l’animait.

Interdite, Emma détourna le regard.

Guidé par Bilel, ils gravirent rapidement les marches qui menaient au deuxième étage. Claires, les parois du couloir couraient de façon circulaire autour de l’atrium. Le lierre tressé qui s’échappait des étages supérieurs au niveau des salles de classe, ondoyait le long des cloisons transparentes et insonores, qui protégeaient les logements des nuisances de la cour intérieure.

Ils obliquèrent le long de la cathédrale de cristal et remontèrent le corridor.

Ils avaient déjà parcouru une bonne trentaine de mètres, pourtant les parois du mur restaient inexplicablement vierges. Où se trouvaient les portes qui accédaient aux appartements ? Manifestement, ses camarades semblaient partager le même raisonnement car ils scrutaient le couloir d’un air dubitatif, tournant la tête de gauche à droite pour mieux se repérer.

Bilel les arrêta devant un pan immaculé et ouvrit un minuscule boîtier qu’Emma n’avait jusqu’alors pas remarqué. Il composait une singulière combinaison de chiffres, quand tout à coup, la paroi s’illumina d’un rayon mordoré qui dévoila le battant d’une porte coulissante. Edward s’avança pour entrer mais Bilel le retint.

— Vous devez d’abord enregistrer vos empreintes. Il n’y a pas de clé pour circuler entre les cabines. Seules les empreintes digitales sont reconnues. D’ailleurs, si l’idée vous en prenait, inutile de vous amuser à forcer le passage, les cloisons sont solides ! ajouta-t-il d’un air farceur.

Tour à tour, ils posèrent la paume de leur main sur le vantail.

Au bout du quatrième effleurage, le battant s’ouvrit sur un vaste salon couleur crème. De moelleux canapés flanquaient les recoins. Plutôt spacieuse, la pièce était claire et lumineuse. Au milieu trônait une table en verre, jouxtée de sièges. À côté étaient déposés leurs bagages.

Surprise, Louise pointa les valises du doigt sans articuler un son, comme si les mots étaient restés coincés dans sa gorge.

— Une fois que la répartition des première année par constellation est terminée, expliqua tranquillement Bilel qui avait suivi son regard, on envoie les malles des initiés dans la cabine correspondante.

Il leur sourit largement puis joignit ses mains et déclara :

— Je vous souhaite une bonne nuit de sommeil pour digérer tout cela. Sur la table, vous trouverez l’emploi du temps des première année. Soyez bien à l’heure pour votre premier cours demain, je dois y retourner. À bientôt !

Il s’en fut comme il était venu, vaquer à ses occupations.

Perplexes, Emma, Tim, Edward et Louise avancèrent timidement. Tim s’affala sur le sofa en poussant un grognement de satisfaction, tandis qu’Edward s’asseyait d’un air circonspect sur l’une des quatre chaises qui encadraient la desserte. Louise resta debout les bras ballants, d’un air gauche.

Emma poussa un soupir et entreprit d’explorer l’appartement de son côté.

Elle découvrit bientôt deux portes en verre au fond du salon. Chacune donnait sur une grande chambre aux couleurs pastel. Elle entra dans la première qui abritait deux lits, logés dans l’alcôve. Au centre était dressée une cabine de douche transparente. Curieuse façon de respecter leur intimité songea la jeune fille. Elle posa la main sur la paroi qui s’assombrit aussitôt. Étonnée, elle se recula de quelques pas puis renouvela l’expérience. La paume de sa main permettait de régler l’opacité de la vitre. Astucieux !

Un rayon azur s’échappait de la cloison opposée. Elle traversa la chambre et fit coulisser une étonnante baie vitrée, qui s’ouvrit sur un rideau de gerbes colorées. Parsemé de fleurs ici et là, l’audacieux branchage frémissait de lianes tressées qui jaillissaient de la toiture. Une couronne de lierre en étoiles effleura sa joue.

Impatiente, Emma écarta le mur végétal.

Elle resta sans voix face à la beauté à couper le souffle qui se dévoilait peu à peu sous ses yeux. Au-delà du tressaillement des plantes qui enveloppaient l’Académie, par-delà les frontières de la lande émaillée de vert et d’argent qui s’étendait jusqu’aux confins du Dôme, s’élevait dans le ciel un disque turquoise étincelant.

Resplendissante, la Terre rutilait comme un saphir.

Qui aurait cru que le globe serait aussi grand vu d’ici ? Depuis la Lune, sa présence à elle seule éclipsait tout un pan de l’horizon. D’un bleu océan, la sphère était nimbée de nuages vaporeux. La terre ocre était chamarrée d’un spectre de lumière émeraude, qui se mêlait volontiers aux nuées grises, gorgées d’eau. Ses traînées blanches et nébuleuses drapaient tendrement l’orbite terrestre.

Bouche bée, c’était un spectacle dont Emma n’était pas prête de se lasser.

Louise l’avait rejointe en silence. Conquises, les deux jeunes filles admirèrent le fabuleux paysage de concert. Ce ne fut que longtemps après qu’elles se résignèrent à laisser retomber le rideau de plantes sur la voûte céleste, rompant le charme de la vision enchanteresse.

— La Terre sera toujours là demain, promit Emma d’un ton léger en plantant ses grands yeux pervenche dans les prunelles ambrées de sa voisine. Elle ne devrait pas se décrocher pendant notre sommeil !

Louise laissa échapper un petit rire, la jeune fille lui répondit par un clin d’œil. Elles s’éloignèrent toutes les deux à regret de la fenêtre.

Épuisée, Emma se rendit compte qu’elle avait cruellement manqué de repos depuis le début du voyage. À quand remontait sa dernière nuit sans interruption ?

Elle tamisa doucement les lumières de l’habitacle.

Après une toilette sommaire, qui lui permit d’étrenner les fonctionnalités de la cabine de douche, elle enfila un débardeur lavande et un short en coton gris perle, puis se glissa avec délices dans les draps frais de son lit. Le matelas était rembourré à souhait. Ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’elle ne rejoigne les bras de Morphée.

— B’nuit, murmura-t-elle.

Une boule de frisottis blonds en pétard s’agitait sous la couette dans l’alcôve attenante. Emma n’entendit même pas sa réponse. La torpeur la gagnait déjà.

À demi somnolente, des images fugitives de la Lune entamant une chorégraphie endiablée avec la Terre, se fondèrent peu à peu dans son esprit. La chimère s’évanouit sur une vision du lunar express, valsant dans les nuages. Pourchassée par Madame Leclerc, qui la traquait à califourchon sur une météorite, Emma prenait la fuite à grand renfort de pas chassés. Elle était en retard pour son rendez-vous avec Christine qui l’attendait assise sur son bureau, coiffée d’une bouée jaune.

La constellation de Cassiopée grandissait, s’étirait.

Si elle parvenait à courir assez vite, elle actionnerait l’ouverture de la porte ! C’était sans compter la brusque apparition d’une pluie de comètes phosphorescentes, qui se fracassa sur elle au moment d’atteindre la poignée.

Elle en était réduite à faire du surplace, luttant pour avancer, lorsqu’un visage pâle émergea lentement du brouillard. Le mystérieux inconnu tendit la main vers elle. Emma ne parvenait pas à déchiffrer son expression, ni à identifier ses traits. Que lui voulait-il ?

La pluie cessa soudain. Un regard noir et ardent se posa sur elle, la dévorant toute entière.

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