Chapitre 4 : La chaloupe

La pluie tambourinait sur les pavés.

Fine comme des lames de rasoir, chaque goutte transperçait la peau d’Emma sans ménagement, ruisselant le long de son visage et s’invitant dans les moindres interstices jusque dans son cou. Les cils alourdis par les gouttelettes qui suintaient à leur extrémité, la jeune fille passa les doigts à travers sa chevelure, dans un vain effort pour ramener ses mèches turquoises en arrière. Obstinément plaquée sur ses joues, la crinière azur refusa d’obtempérer.

Décidément, elle était trempée.

Tomber malade juste avant le début des cours relevait de l’exploit. Elle ferait pâle figure affublée d’une bronchite congénitale, qui ne lui laisserait aucun répit pour entamer sereinement sa rentrée. Contrariée d’avoir oublié son parapluie, elle ramena résolument son châle cobalt sur la tête, espérant qu’il la protégerait des intempéries sur les derniers mètres qu’il lui restait encore à parcourir.

La place de l’Etoile scintillait furieusement dans le demi-jour. Le ciel noir d’encre était envahi de monstrueux nuages anthracite qui déversaient des sauts d’eau sur les passants. L’orage allait éclater d’un moment à l’autre. Il fallait se dépêcher.

Prenant les jambes à son cou, Emma amorça une accélération désespérée pour se mettre à l’abri sous l’arrêt de bus qui l’attendait au coin de la rue. Sautillant habilement pour éviter les flaques d’eau, elle traversa au feu vert comme une fusée, sans un regard pour les voitures qu’elle évitait in extremis. En digne parisienne, elle évitait agilement les véhicules, ignorant avec dédain les coups de klaxon intempestifs qui saluaient sa performance.

Emma effectua la dernière enjambée avec soulagement.

Elle tira son bagage dont l’eau dégoulinait sur la coque en plastique et le cala à l’abri du toit rectangulaire, qui faisait face à la rue. Elle avait atteint l’arrêt de bus. Le banc en métal détrempé était l’unique recoin un tant soit peu accueillant où elle pouvait espérer attendre la suite des événements. Résignée, elle s’assit sur le rebord humide du trône de fer.

Une petite tête aux frisottis blonds se démenait un peu plus loin, traînant une valise quatre fois plus grande qu’elle. Une des roues se coinça dans le caniveau, l’empêchant de faire avancer le bagage qu’elle tâchait bravement de soulever, sans succès.

Découragée, la maigre silhouette renifla tristement. L’air dépité, ses bras ballants retombèrent lourdement de part et d’autre de son corps élastique. Emma était sur le point d’intervenir lorsque brusquement, la blondinette usant de toutes ses faibles forces parvint à redresser la malle qu’elle hissa sur la chaussée, à hauteur de l’arrêt de bus. Délivrée, elle s’effondra sur le banc aux côtés d’Emma.

Repoussant une énorme capuche qui emprisonnait une auréole de frisettes mouillées, le lutin la gratifia d’un timide regard étonné, ses yeux ronds ouverts grand comme des soucoupes.

-Est-ce que je peux m’assoir là ? demanda-t-elle d’une voix si fluette qu’Emma dut tendre l’oreille pour l’entendre.

-Bien sûr, la place est libre, répondit la jeune fille vaguement intriguée.

Elle l’observait du coin de l’œil d’un air circonspect.

La fillette semblait plus perdue que jamais. Jetant des regards apeurés aux quatre coins de la rue, elle sursautait violemment dès que le moteur d’un véhicule rugissait ou qu’une mobylette vrombissait.

Le nez retroussé, de grands yeux ronds comme des billes, bordés de longs cils transparents qu’elle avait blanc comme neige, ses cheveux blonds vénitiens se dressaient en pétard sur sa tête. La couronne de cheveux dorés qui frisait en désordre lui conférait un air continuellement ébahi.

Cet étrange bout de femme, épaisse comme un manche à balai, semblait avoir atterri là par hasard, suite à un malheureux concours de circonstances.

Elle se racla la gorge pour se donner une contenance, avant de se gratter nerveusement le nez à plusieurs reprises, puis interrogea à nouveau Emma dans un chuchotement inaudible :

-Est-ce que vous… est-ce que tu es là pour le… enfin tu sais quoi ?

Haussant un sourcil à demi caché par sa toison bleue, cette dernière lui adressa un regard surpris. Était-il possible que le gnome assis à ses côtés fasse partie des initiés retenus pour rejoindre l’Académie ? Prête à déguerpir au moindre bruit, elle semblait plus effrayée que son ombre. Si son entrevue avec la cellule française de l’ISA au palais présidentiel, l’avait convaincue du caractère officiel et réel de la chose, elle ne pouvait s’empêcher de douter de leurs aptitudes à recruter des candidats convaincants.

Pourtant, on l’avait entraînée sans relâche depuis des jours. Abdominaux, musculation des jambes et du dos, tours de stade, rien ne lui avait été épargné jusqu’à la veille du départ. Peu loquace, son coach sportif ne desserrait les dents que pour lui attribuer de nouveaux exercices. C’était à se demander si Emma rejoignait un parcours scientifique ou sportif.

Sa voisine la dévorait des yeux en attendant la réponse, encore abasourdie par l’audace de sa propre question. Choisissant ses mots avec soin, Emma répliqua :

-Je ne sais pas à quoi tu te réfères, mais en ce qui me concerne, le bus de mon école devrait arriver d’un instant à l’autre.

-Oh ! couina la blondinette en s’étouffant dans un hoquet inquiétant, moi aussi j’attends le bus de mon école. Et heu… de quel type d’institut s’agit-il ?

Le visage rose, poupin, elle contenait son souffle, ses yeux brillants avidement tournés vers elle en quête de la confirmation qu’elle escomptait. Emma soupira sans bruit. Elle espérait secrètement que la jouvencelle aux allures d’écolière ne partagerait pas la même classe qu’elle.

-C’est une école un peu spéciale, on l’appelle l’Académie du D, dit-elle d’un air évasif. Si tu en fais partie tu sauras de quoi je parle.

La sauterelle glapit joyeusement. Rouge d’excitation, elle paraissait sur le point de lui sauter dans les bras.

-Moi… moi aussi j’y vais ! balbutia-t-elle d’un air triomphant.

-Excellent, lâcha Emma.

-Je m’appelle Louise, ajouta-t-elle précipitamment.

-Moi c’est Emma.

-Enchantée, dit la petite blonde en se tortillant pour lui faire face. J’intègre la branche d’ingénierie en première année.

L’écoutant distraitement d’une oreille, Emma observait en même temps les nouveaux venus qui se pressaient sous l’abri étroit qu’offrait l’arrêt de bus.

Deux nouvelles silhouettes les avaient rejointes. Un grand garçon athlétique rejetait nonchalamment son casque de cheveux en arrière, l’air assommé d’ennui. Tandis qu’un autre jeune homme, au physique peu avantageux, pestait contre son sac qui avait déversé l’intégralité de son contenu dans les flaques boueuses du trottoir. Son long menton pointu jaillissait du blouson tel un oiseau de proie, prêt à dégainer ses griffes contre quiconque se placerait en travers de son chemin.

Impressionnée, Louise s’était tue depuis qu’elle avait découvert la présence de leurs compagnons. Elle louchait d’un air farouche vers leurs silhouettes bien chaudement emmitouflées pour la saison. Irritée, Emma attendait l’arrivée du car avec impatience.

Celui-ci arriva à point nommé déambulant avec fracas, ses roues énormes plongeant dans les mares noirâtres de la chaussée, éclaboussant généreusement les quatre compères. Le maigrichon qui venait de récupérer ses affaires éparpillées sur le goudron ne fut pas épargné. Les lunettes qui surplombaient son nez crochu furent copieusement arrosées. Rageant de plus belle, il se tint à distance du mastodonte à moteur qui laissait s’échapper des volutes de fumée.

La porte du bus s’ouvrit dans un petit bruit de succion, sous les protestations du caoutchouc qui épousait l’encadrement de l’entrée. Plus grimaçante et plus sombre que jamais, Madame Leclerc fit son apparition, noire comme un corbillard et aimable comme une porte de prison.

Louise retint à grand-peine son plus beau sursaut. Elle fixait la correspondante d’un air craintif. Mi agacée, mi amusée, Emma ne pouvait s’empêcher de se demander comment s’était déroulé l’entretien entre la statue de marbre et la souris. À la seule pensée de la confusion qu’elle avait éprouvée lors de sa propre entrevue, elle imaginait sans difficulté le désarroi le plus complet dans lequel sa petite voisine avait dû sombrer.

Stoïque, Madame Leclerc déroula sèchement une longue liste qu’elle maintint à bout de bras après avoir chaussé des lunettes carrées. Les bésicles rudement enclavées semblaient avaler son profil revêche, hantant son visage impénétrable. Les sourcils sévèrement froncés, rien dans son attitude ne laissait entendre qu’elle avait reconnu un seul d’entre eux. Elle appela leurs noms un par un, d’une voix forte et cinglante :

-Louise Debladis, clama-t-elle en premier.

Dressée comme un ressort, la dénommée se leva brusquement, empoigna son bagage par l’anse et avança tête baissée vers l’entrée. Le corbeau lui désigna silencieusement la soute béante qui se tenait prête à avaler les malles, l’une après l’autre. La fillette s’exécuta puis gravit les marches qui menaient à l’intérieur du bus, sans un mot.

-Paul Lambert, appela cette fois la représentante de l’ISA.

Le gringalet, tout en pointes et en os, se mit lentement en marche.

-Thomas Pasquier, réclama-t-elle.

Ce dernier emboîta le pas de son homologue, sans une seconde d’hésitation.

Il ne manquait plus qu’elle. Son cœur s’affola.

Était-elle vraiment au point pour cette nouvelle aventure ? Le profil des initiés sélectionnés la laissait pantoise, en particulier celui de la petite Louise. Et si tout ceci n’était rien de plus qu’une grotesque machinerie, destinée à circuler sur les réseaux sociaux pour se moquer de leur crédulité ?

-Emma Lorgeais, termina Madame Leclerc en remontant les marches d’un cran, tournant déjà le dos à la rue.

Dans un tourbillon de touffes bleues électriques, la jeune fille se redressa avec sa brusquerie habituelle, enfourna sa valise dans la soute et pénétra dans l’enceinte morose du car.

Pas un bruit ne frémissait. Personne ne pipait mot.

Emma avait connu des bus étudiants plus entraînants que celui-ci. Elle parcourut les allées du regard, s’attardant sur le visage de ceux qui venaient de monter. Elle identifia sans mal une tête blonde ébouriffée qui lui lançait de grands yeux plein d’espoir, mais continua jusqu’au fond du car. Un début de migraine lui martelait le crâne et elle ne se sentait pas la force de bavarder.

L’Académie les avait contraints à se lever aux aurores, car le bus décampait à six heures du matin. Emma colla son visage contre la vitre, après avoir essuyé la buée qui la recouvrait. Elle porta un regard mélancolique sur l’Arc de Triomphe qui s’évanouissait dans l’aube du petit jour, songeant avec un pincement au cœur qu’elle ne le reverrait sans doute pas de sitôt. Le car vadrouilla dans les ruelles pavées, avant de s’engouffrer dans les voies rapides qui encerclaient la ville et disparaître.

 Emma n’avait pas la plus petite idée de la durée du trajet qui débutait. Cela faisait partie du contrat. On lui avait attribué une couverture pour masquer les activités qu’elle s’apprêtait à mener dans les prochains mois. En retour, elle devait grimper les yeux fermés dans un autobus dont elle ignorait la destination.

La situation était pour le moins déconcertante.

Elle s’était sentie particulièrement gauche, lorsqu’il avait fallu dévoiler à sa mère son intention d’effectuer une thèse de recherche sur les espèces animales du bassin Pacifique. Sans se démonter, elle avait expliqué que ces expérimentations étaient menées sur une île japonaise dénommée Yakushima, réputée pour la richesse de sa faune et de sa flore. Situé tout au sud de l’archipel, l’îlot était exclusivement accessible par bateau.

Blême, Amélie Lorgeais était passée par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, avant de se mettre à vociférer pour de bon : « Tu plaisantes j’espère ! Tu finiras par bercer des pingouins à l’autre bout du monde comme ton père, au lieu de passer du temps précieux avec ta famille! ».

L’attaque avait fait mouche.

Blessée par l’indélicatesse de sa mère, Emma s’était renfrognée sans répondre, sa réaction excessive creusant le gouffre qui l’éloignait déjà d’elle. L’air placide, comme à son habitude, Prune n’avait pas émis le moindre commentaire ni posé la plus petite question, comme si tout ce qui se passait en-dehors de ses partitions lui était superbement indifférent.

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Emma s’était toujours lancée à corps perdu dans chaque épreuve, impatiente de venir à bout des difficultés qui se dressaient sur son chemin. La jeune fille mettait un point d’honneur à effectuer des choix qui se voulaient différents des convictions conformistes de sa mère, qui préconisait des actes prudents et mûrement réfléchis. Fonçant tête baissée, elle se brûlait souvent les ailes pour marcher dans les traces de son père.

Son regard s’était perdu sur le reflet flou que lui renvoyait la vitre.

La pluie s’aplatissait tristement sur le verre, formant des rigoles sinueuses qui dévalaient le long de la fenêtre. Le ciel était plus noir que jamais. Les nuages gonflés d’eau déversaient leur contenu sans répit, tandis que le vent mugissant balayait la route avec fureur. Emma ne donnait pas cher de la peau des passants qu’elle entrapercevait au loin. Les éléments s’étaient mués en une telle tempête qu’il était plus prudent de remettre ses courses au lendemain. C’était la fin du mois d’août et avec lui s’éclipsaient l’été et les beaux jours. Comme pour mieux signifier sa colère, celui-ci protestait bruyamment contre cet affront de la nature et du temps, luttant pour que nul ne s’avisât d’oublier sa présence.

Le mastodonte s’éloignait lentement de la métropole.

Le paysage se transformait peu à peu, cédant la place à de vastes plaines desséchées par le soleil estival, que la pluie environnante avait entrepris de noyer sous des torrents impitoyables. Les arbres courbaient l’échine sous le joug du vent qui semblait s’appliquer à vouloir déraciner jusqu’aux plus récalcitrants. De toute évidence, ce n’était plus qu’une question de temps avant que l’orage ne déchaîne les enfers.

Exténuée, la jeune fille sombra peu à peu dans l’inconscience avant de somnoler pour de bon, la tête affaissée sur son épaule. Le temps flottait quelque part, suspendu entre la violente bourrasque et l’imagination sans limite d’Emma.

*

Bercée par le ronronnement du moteur, son sommeil n’était troublé que par les légers soubresauts du véhicule. Pelotonnée contre le siège, son front brûlant rafraîchi par la vitre, la jeune fille s’agita. Quelque chose venait perturber l’atmosphère léthargique. Les yeux à demi ouverts, encore alanguie par la sieste, Emma distingua des formes en mouvement à l’avant de l’autocar. Elle mit quelques secondes à comprendre l’origine de ce remue-ménage.

Le bus était à l’arrêt.

-On est arrivés, souffla une voix quelques rangées plus loin.

D’un mouvement vif, elle repoussa en arrière une longue mèche bleue qui obstruait son champ de vision et colla son visage à la fenêtre. Ils étaient garés sur un parking à l’orée d’une petite ville.

Le regard affûté, elle entreprit de démêler les formes grises fondues dans la brume. Laquelle d’entre elles pouvait bien dissimuler l’Académie ? Autant qu’elle pouvait en juger, le voyage avait été expéditif. Elle jeta un œil à sa montre, ils avaient roulé environ trois heures. De l’autre côté du car, Madame Leclerc s’impatientait.

-Dépêchez-vous, nous avons un emploi du temps chargé !

Ils descendirent l’un après l’autre, frappés par l’humidité de l’air. Le vent glacé gonflait les vestes légères que certains entêtés s’obstinaient toujours à porter, malgré le changement de saison. Leurs valises les attendaient déjà, sagement dépilées par le chauffeur.

-Allons-y, les somma leur chaperon.

Raide comme la justice, elle ouvrit la marche d’un air décidé, sans un regard pour les retardataires. La démarche assurée, ses grandes enjambées engloutissaient l’espace. Réglée comme une horloge, elle avançait d’un rythme saccadé, sa combinaison noire luisant dans le brouillard. Les initiés se pressaient dans son sillage.

Le mistral charriait des embruns salés, l’air était lourd de saveurs. Des mouettes au loin poussaient des cris stridents, survolant la jetée en cercle pour mieux marquer leur territoire. Emma huma l’air revigorant. Ils étaient en bord de mer.

Pittoresque, la petite ville côtière était dressée comme un chapiteau. Le charme de ses ruelles tortueuses passait avant tout par l’abondant étalage de pots de fleurs. Les maisons étroites étaient encastrées les unes contre les autres, s’élevant d’à peine quelques étages. Érigée comme une forteresse, la cité arborait des poutres apparentes sur la devanture des masures.

Arpentant la chaussée comme si elle était la doyenne en personne, Madame Leclerc ne prêtait aucune attention aux commerces folkloriques qui envahissaient la rue. Son regard acéré était pointé dans une seule direction : le port.

Ils se regroupèrent sur la digue.

Peut-être l’Académie, se préparant pour leur arrivée, nécessitait quelques minutes supplémentaires avant d’ouvrir ses portes. Quoi qu’il en soit, Emma était ravie de pouvoir profiter d’un dernier bol d’air frais avant les réjouissances. Elle avait ainsi tout le loisir d’observer les habitants qui vaquaient à leurs occupations.

Elle se demandait comment s’articulerait sa vie dans ce coquet environnement, lorsque Madame Leclerc leur fit signe d’avancer jusqu’à l’embarcadère. Ils évoluèrent d’un seul mouvement entre les péniches et les filets de pêche. Les chaloupes et nacelles environnantes tanguaient dangereusement sur des eaux troubles. Pas un marin ni un pêcheur n’avait jugé opportun de détacher leur bateau, pour une virée en mer ce jour-là. Le port était désert. Pourtant, la jeune fille avait la très nette impression que la mer était sur le point d’accueillir de nouveaux visiteurs.

Leur guide les arrêta devant un chalutier.

Le petit groupe, serré en rangs d’oignons, échangeait des regards interloqués. Était-il vraiment prudent de s’aventurer sur les flots sous un temps pareil ? Et qu’adviendrait-il de l’Académie qui les attendait ? Impassible, Madame Leclerc les fit grimper sur le pont grinçant, sans fournir l’ombre d’une explication. Un matelot réceptionnait leur bagage lorsqu’un craquement terrible se fit soudain entendre.

Louise lâcha son sac de stupeur. Ce n’était pas le ponton qui cédait sous leurs pas, mais le tonnerre qui grondait enfin, après avoir contenu tout son courroux. Un déferlement d’eau s’abattit brutalement sur eux. Des courants noirs bouillonnants encerclèrent le navire, menaçant sérieusement son équilibre.

-Qu’est-ce qu’on fait là ? s’écria le squelettique Paul, son long menton pointé vers Madame Leclerc d’un air accusateur. C’est complètement irresponsable, retournons à l’Académie.

-Nous sommes en route. Qu’est-ce que vous vous imaginez, Monsieur Lambert, qu’il s’agit là d’une promenade de santé ? maugréa-t-elle sèchement avant de tourner les talons, ses semelles claquant sur le sol détrempé.

La mâchoire d’Emma manqua se décrocher sous le coup de la surprise. Quelqu’un la tira par le bras et elle lui emboita le pas, machinalement. Le déluge s’accentua, l’orage frappant le ciel sombre d’éclairs phosphorescents.

Les initiés se réfugièrent sous le pont grinçant pendant que le capitaine amorçait l’appareillage. Le voyage était loin d’être terminé. Le bateau s’éloigna gravement, abandonnant leurs doutes au rivage.

Le soleil était au zénith, si on pouvait qualifier d’astre la lumière blafarde qui transperçait timidement les nuages. L’estomac au bord des lèvres, Emma se concentrait sur l’horizon pour oublier les remous des vagues. D’autres, moins résistants, avaient déjà rendu leur petit-déjeuner par-dessus bord. Dans la salle d’attente qui surplombait la passerelle, elle avait découvert les diverses nationalités qui composaient leur petit groupe. D’un accent chantant, certains échangeaient les premiers mots de présentation.

Brisant la glace, l’océan les avait réunis.

Distraite, Emma ne parvenait pas à se laisser entraîner par les joyeux babillages de ses camarades. Certains commençaient à ouvrir les paris sur la destination qui les attendait. Beaucoup moins confiante, accoudée sur la rambarde, son regard s’était perdu dans l’immensité de la mer. Ses iris bleues tiraient sur le pourpre à force de fixer les flots d’un rouge sombre, qui se déployaient à perte de vue. Le ciel se dégageait peu à peu, laissant pénétrer les audacieux rayons de ce milieu de journée. La tempête avait tout emporté, nettoyant la coque du navire jusque dans ses moindres recoins.

Louchant sur l’ombre projetée par le chalutier, Emma tentait de retracer leur trajectoire. Ils avaient roulé trois heures depuis Paris avant de s’arrêter en bord de mer, probablement à la frontière entre les côtes bretonnes et normandes. De là, ils avaient levé l’ancre sous les rafales et n’avaient eu d’autre choix que de naviguer vers l’ouest. Si elle en croyait son sens de l’orientation, ils ne devaient plus se situer loin du flanc sud de l’Angleterre.

Où voguaient-ils ainsi ?

-J’ai entendu qu’il faudra revêtir un uniforme, affirmait une jeune fille replète un peu plus loin. J’ai tellement hâte de l’essayer, j’espère qu’ils n’ont pas choisi des couleurs trop ternes ! ajouta-t-elle en faisant la moue, sa mine sceptique creusant ses joues d’adorables fossettes.

Un grand garçon dégingandé buvait ses paroles, ses pupilles dilatées braquées vers elle. 

Emma soupira d’ennui. Y avait-il seulement à bord un initié digne de ce nom qui se souciât de leur traversée ou de la mission qui les attendait ? Un autre groupe à proximité était lancé dans une discussion enflammée sur la véritable nature de l’océan caché d’Europe, un des principaux satellites de la planète Jupiter.

-Europe est toujours actif ! Les activités volcaniques qui l’habitent ont été prouvées. Cela signifie que l’océan retenu par la couche de glace est liquide. Et qui dit liquide dit…

-Rien n’est moins sûr, intervint froidement l’un des membres. Ce n’est qu’un corps céleste minuscule, beaucoup trop petit pour retenir la chaleur.

-Pas du tout, réagit un troisième gaillard. Sous les effets de marée de sa voisine Io, les plaques tectoniques d’Europe ont toutes les chances d’être en mouvement. Nous aurons sans doute bien des surprises le jour où une sonde parviendra à bout de sa jolie carapace.

Il s’éloigna de la balustrade après un clin d’œil pour Emma, un petit sourire taquin flottant sur ses lèvres.

-Qu’en pense la demoiselle aux cheveux bleus ? susurra-t-il sur son passage sans attendre la réponse, ses yeux en amande plissés de malice.

Les poings enfoncés dans les poches de sa veste jusqu’à faire craquer les coutures, Emma lui jeta un regard noir. Ils n’étaient pas encore arrivés que certains s’imaginaient déjà tout permis !

L’après-midi se poursuivit sur sa lancée, de petits attroupements se formant de-ci de-là. La jeune fille se mêlait vaguement à eux le temps d’un échange, dérivant de groupes en groupes pour mieux appréhender son nouvel environnement.

Vers le début de soirée, l’air se rafraîchit considérablement et la plupart se réunit à l’intérieur, où un repas frugal et des tisanes chaudes étaient dispensés. Repue, Emma fit basculer le dossier de son siège en arrière pour s’étendre confortablement, une mèche turquoise entortillée autour de l’index. Ils étaient parvenus à hauteur de leur voisin insulaire depuis un moment.

Encerclée par les côtes galloises et irlandaises, la chaloupe semblait contourner le Royaume-Uni pour se diriger lentement mais sûrement vers le nord.

Brinquebalée par les vagues, la jeune fille se concentrait sur les ronflements qui retentissaient dans l’alcôve. La nuit était bien avancée mais elle n’avait pas fermé l’œil. Collé au plafond, son regard rebondissait sur les tâches marrons infligées par des années d’usure. L’ISA disposait peut-être de moyens et de soutiens conséquents, il n’en restait pas moins certain que le bateau aurait bien mérité un coup de pinceau.

Elle ne put s’empêcher de glisser la main dans la poche pour jouer avec son téléphone.

Pensive, elle avait bien essayé d’activer le GPS pour baliser leur chemin, mais l’engin qui les transportait ne captait pas le moindre réseau. En partie à cause du froid, la batterie s’était consumée en un temps record, réduisant son seul moyen de communication au silence. Elle contempla l’écran noir du téléphone qui reluisait faiblement.

Tout ceci ne lui disait rien qui vaille.

Quelques rangées plus loin, des frisottis blonds s’échappaient du dossier dans le plus grand chaos. Louise semblait lutter pour trouver le sommeil, ses cheveux en bataille chatouillant le siège jusqu’à l’accoudoir. Elles n’étaient pas les seules insomniaques à bord. Madame Leclerc effectuait des allées et venues sur le pont, à grand renfort de mouvements saccadés. Nerveuse, elle se raclait la gorge, s’immobilisait un instant, puis repartait de plus belle sous l’emprise de sa démarche militaire. 

À travers les vitres, Emma apercevait le ciel étoilé, scintillant comme jamais. Éloignée des lumineuses métropoles, la voûte se parait de mille feux, comme si une armée de flambeaux s’était évadée de la lanterne du navire.

Ses yeux rouges la picotaient, brouillant sa vue qui se troublait davantage de minute en minute. Dodelinant de la tête, elle commençait à s’assoupir contre son grès. Lâchant prise, elle expulsa l’air coincé dans ses poumons pour se détendre et laisser le sommeil l’envahir sereinement.

Il lui semblait qu’elle somnolait depuis moins de cinq minutes, lorsque le bateau résonna brusquement d’un puissant bruit alarmant, aux sonorités de ténor. Elle fut sidérée de voir le pont inondé de lumière, le soleil s’étirant de tout son long à l’horizon.

C’était l’aube. Combien de temps avait-elle dormi ?

Tous les regards étaient tournés vers l’océan. Dans un élan de curiosité, Emma se souleva sur un coude et observa la vue à son tour. Une lueur jaune orangée luisait faiblement sous fond de ciel clair. Grossissant à vue d’œil, la tâche prenait forme. Sous leurs yeux ébahis, un îlot émergeait lentement du néant.

-C’est là-bas ! s’exclama le garçon qui l’avait raillée la veille.

Émerveillé, vidé de ses humeurs narquoises, il ne décollait plus ses prunelles de la mer. Ses cheveux bruns, raides comme des baguettes étaient plaqués d’un côté de son visage. Sportif, affublé de lunettes rondes en écaille, il avait l’air insouciant de ceux à qui n’importe quelle étoffe sied sans effort, peu importe le vêtement choisi.

-Nous n’avons pas été présentés, s’inclina-t-il avec un signe de tête à l’attention d’Emma, je suis Chao Xang. Mais tout le monde m’appelle Maple, à prononcer Mapeeeul, précisa-t-il d’un air joyeux en appuyant sur la dernière syllabe, comme le sirop d’érable ! Et quel est le prénom de la fée bleue ?

La jeune fille se raidit à ces mots. Dommage, elle commençait à le trouver sympathique.

-Emma Lorgeais, répondit-elle d’un ton sec.

-Enchanté, avança Maple en la gratifiant d’un grand sourire.

-D’où viens-tu ? s’enquit-elle, non sans une pointe de curiosité.

-Je suis taïwanais. Mais je ne me fais pas trop d’illusions, tu finiras vite par oublier et me qualifier de chinois comme tous les caucasiens.

-Pas du tout ! s’offusqua Emma, je sais parfaitement faire la différence entre… les différents habitants du continent asiatique.

-C’est ce que nous verrons, répliqua Maple d’un air espiègle en la contemplant les yeux mi-clos.

-Et moi, tu ne te demandes pas d’où je viens ? demanda la jeune fille.

-Oh mais je le sais déjà, toi tu es française ! déclara l’insupportable garçon en imitant son accent avec fourberie.

Interdite, Emma le regarda s’éloigner dans une courbette moqueuse, puis déambuler entre les initiés jusqu’à aborder un groupe de filles pour réitérer son numéro un peu plus loin. Haussant les épaules avec humeur, elle sortit sur le pont humer l’air marin.

L’îlot enflait de plus en plus vite, il avait quasiment éclipsé l’horizon. Rêveuse, elle s’abîma dans sa contemplation.

C’était donc là que se dérouleraient les prochains mois de son existence. Sur cette île qu’elle serait initiée aux secrets de l’univers. Sur cette terre qu’elle apprendrait à reconstituer un écosystème entier avec des ressources limitées. En ces lieux qu’elle braquerait son télescope sur les régions les plus reculées du cosmos.

La gorge serrée par l’émotion, la jeune fille frémissait d’excitation.

Découvrir le chapitre 5

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