Chapitre 2 : Le visiteur

La sacoche dévorait avidement son épaule, le cuir chaud mordillant sa peau.

Dévalant les pavés humides de la rue, Emma maintenait ses doigts fermement serrés sur la sangle, dans un effort surhumain pour l’empêcher de glisser. Les cheveux ondulant dans sa course endiablée, elle respirait l’air frais mâtiné des effluves de pain chaud, qui s’échappaient de la boulangerie de quartier. Elle accéléra, pas le temps de s’octroyer une pause gourmande ce matin. Christine ne lui pardonnerait pas son retard.

Elle arriva à l’université échevelée, éblouie par le soleil qui se réfléchissait sur le battant métallique de la haute porte en bois. La fraîcheur du hall d’accueil lui procura un court instant de quiétude, tandis qu’elle fouillait frénétiquement dans son sac à la recherche de sa carte étudiante. Le concierge, haussant un épais sourcil derrière son journal, lui accorda un bref regard avant de l’inviter à entrer.

Traversant la cour qui menait à l’aile gauche, Emma se précipita vers l’escalier sinueux qui conduisait au secrétariat. Avalant les marches quatre à quatre, elle arriva essoufflée devant la porte du bureau. Une large pancarte dorée, placardée sur le mur, arborait en lettres capitales : Administration générale, ouvert de 10h à 16h.

Emma toqua pour s’annoncer.

-Entrez ! retentit une voix claire et suave.

La jeune fille poussa le battant de la porte et s’exécuta.

-Tiens c’est toi ! s’exclama la secrétaire avec soulagement, je commençais à m’inquiéter, il va bientôt être la demie et nous avions convenu que tu serais là pour dix heures !

-Excusez-moi, répondit Emma en grimaçant à voix basse. J’ai eu un problème de transport et… (elle hésita quelques instants), je n’ai pas entendu mon réveil sonner.

-Allons bon, grommela Christine, laissons donc ça et viens t’asseoir.

Elle pénétra dans le bureau de la secrétaire, qui l’observait derrière de lourdes paupières fardées de vert, sa carrure imposante occupant toute la largeur du siège. Ses jambes courtes rabattues sous la chaise, Christine portait sa plus belle robe à fleurs mauves, qui jurait terriblement avec le rouge bordeaux de ses lèvres. D’épaisses boucles auburn encadraient son visage jovial. Emma laissa volontiers tomber son sac qui, abandonnant l’étreinte chaleureuse de son épaule, s’écrasa sur le sol dans un bruit sourd.

Des bibelots en cuivre siégeaient sur le pupitre, peinant à trouver leur place entre les innombrables cadres immortalisant les vacances de Christine. Il y en avait pour tous les goûts : Christine et ses enfants à la mer, Christine et son mari dans le jardin, Christine à la remise des prix du camping. Emma regarda fixement une énorme bouée jaune en forme de poussin, qui dérivait entre les vacanciers dans la piscine du campement.

-Tu as passé de bonnes vacances ? demanda aimablement la secrétaire.

-Heu oui… très bonnes, mentit Emma.

-Bien, tu es la dernière personne à rendre ton dossier tu sais. Personne d’autre n’a eu besoin d’un tel sursis, j’imagine que ça a dû bien cogiter là-dedans ! dit-elle en pointant son doigt boudiné vers sa tête, d’un air entendu.

Sans un mot, la jeune fille ouvrit sa sacoche et sortit son dossier d’inscription qu’elle avait complété de mauvaise grâce, jusque tard dans la nuit après son retour du restaurant. Emma espéra que l’assistante administrative parviendrait à déchiffrer ses gribouillis. Vers la fin, tombant de sommeil, l’écriture se faisait de moins en moins lisible.

Les yeux rouges, gonflés de fatigue, elle observa Christine d’un air maussade se saisir du dossier et l’ouvrir avec empressement.

-Oh tu as finalement opté pour le cancer du sein ! s’écria cette dernière d’un ton approbateur, voilà un sujet qui a de l’avenir, bon choix. Pas plus tard que l’année dernière, mon amie Sylvie a été touchée elle aussi. Une injustice vraiment. Après quatre enfants et tout ce qu’elle fait pour sa famille, le bon dieu n’a pas de pitié. Heureusement qu’elle s’en est sortie, tu imagines. D’ailleurs nous sommes parties ensemble cet été en Ardèche, c’est M-A-G-N-I-F-I-Q-U-E. Tu devrais sauter sur l’occasion tant qu’il te reste encore quelques jours. Bertrand et les enfants ont adoré !

Elle poursuivit joyeusement ses bavardages, classant chaque feuillet à grand renfort de moulinets, son bras dodu décrivant de larges cercles dans les airs pour mieux illustrer ses propos. Emma se laissa bercer par le débit incessant et le timbre enveloppant de sa voix. Il y avait quelque chose de réconfortant à écouter Christine qui dégageait une aura encourageante, teintée d’optimisme.

-Ce sont tes parents qui vont être fiers de toi ! affirmait-elle à présent d’un air satisfait, leur petite fille qui se lance dans la recherche pour sauver le monde et soigner les gens, voilà qui rendrait heureux n’importe quel parent.

Elle n’écoutait plus que d’une oreille et songeait avec une curiosité mêlée d’appréhension à ce que dirait sa famille.

Sa sœur, droite comme un piquet, plongée dans les pages indéchiffrables de ses partitions, ne ferait vraisemblablement aucun commentaire. Prune était un jeune prodige du violon, au plus grand bonheur de leur mère. Elle s’entraînait des heures par jour pour devenir une concertiste de haute volée et pouvoir intégrer les orchestres classiques les plus prestigieux de France et de Navarre.

Elles n’avaient que quelques années d’écart, mais étaient aussi différentes que le jour et la nuit. Au premier abord, Prune paraissait aussi laconique et distante qu’Emma était éloquente et passionnée. Mais en apprenant à mieux les connaître, ce contraste s’atténuait quelque peu. Emma soupçonnait qu’un brasier intérieur bouillonnait avec la même intensité chez sa petite sœur, que la frénésie infernale qui la tourmentait.

Non, la personne qui ne manquerait sûrement pas l’occasion de donner son avis, c’était sa mère.

Professeur de musique au conservatoire, elle nourrissait pour Prune les projets les plus ambitieux, la poussant depuis sa plus tendre enfance à gravir les échelons difficiles du monde de la musique. Ayant elle-même sacrifié ses concours de violoniste à l’époque, par amour pour leur père, il était hors de question qu’elle laissât sa plus jeune fille reproduire les mêmes erreurs. Amélie Lorgeais avait bien essayé de transmettre le même engouement à sa fille aînée, lorsqu’elle était petite. Mais elle avait dû vite se résoudre à abandonner ce projet. Au vu de son enthousiasme limité pour l’activité et après l’émission répétée de notes résolument dissonantes, Emma avait vu son supplice s’arrêter.

Jouant de concert des heures durant, sa mère et Prune faisaient résonner l’appartement tout entier des mélodies les plus éloquentes, sans égard pour le voisinage qui pestait contre cette cacophonie constante. Bien qu’elle ne doutât pas une seconde de leur virtuosité, Emma avait préféré faire bande à part et s’exiler dans un studio.

Non, vraiment, la personne dont elle aurait tant aimé recueillir l’opinion c’était son père.

Leurs moments de complicité au musée des sciences quand elle était enfant, lui manquaient. Étienne Lorgeais l’avait toujours exhortée à s’intéresser au monde qui l’entoure et à chercher des explications aux moindres petits phénomènes inexpliqués de la nature. « La vie est partout » avait-il coutume de répéter. Son goût prononcé pour la recherche l’emmenait chaque fois un peu plus loin d’elles, jusqu’à cette expédition menée sept ans plus tôt dans les régions polaires de l’océan Arctique, où il avait perdu la vie.

Depuis cet épisode, sa mère s’était murée dans le silence et réfugiée avec plus d’acharnement que jamais dans la musique.

Christine avait fini de classer ses dossiers.

Elle fit claquer une dernière fois ses longs ongles vernis sur le clavier rose de l’ordinateur, puis se tourna vers Emma, un large sourire plaqué sur son visage.

-Et voilà ma mignonne ! Te voici presque inscrite. Oh ce que tu dois être excitée !

Emma sourcilla.

Excitée était un grand mot, mais elle s’en accommoderait. Il était temps de mettre un point final à ses rêves d’enfant, elle était prête à embrasser la réalité. La recherche contre le développement du cancer était une véritable cause. Si elle prenait son sujet suffisamment à cœur, elle parviendrait même à sauver des vies.

Le téléphone sonna et Christine tourna la tête en grommelant. Elle décrocha le combiné qui disparut entièrement entre ses doigts potelés et dit :

-Allô ?

Elle resta immobile pendant une longue minute, les sourcils froncés, ponctuant le silence de « ha » et de « ho », hochant respectueusement la tête comme si l’interlocuteur au bout du fil pouvait la voir. Puis, avant de raccrocher, elle lança d’un ton obséquieux :

-Merci monsieur le directeur !

Emma étouffa un nouveau bâillement entre ses mains. Elle allait bientôt pouvoir se lever et quitter l’atmosphère étouffante du secrétariat.

Christine se pencha par-dessus le bureau, figée dans une posture qu’elle s’imaginait à coup sûr de toute discrétion. Quelques bibelots et un cadre, ne résistant pas à son intrusion, s’effondrèrent sur son passage.

-Quelqu’un demande à te voir, dit-elle en ouvrant de grands yeux perplexes, ses longs ongles vernis toujours accrochés au combiné.

La jeune fille releva lentement la tête.

-Quoi ? marmonna-t-elle, pardon… qui ça ? Qui demande à me voir ?

-Je n’en sais pas plus que toi, répondit Christine en faisant rouler ses yeux globuleux dans leurs orbites d’un air un peu vexé, monsieur le directeur ne m’a pas dit de quoi il s’agissait.

Sa curiosité piquée à vif, la secrétaire la dévorait des yeux comme si elle espérait découvrir un indice, caché dans les cernes qui voilaient son regard ensommeillé.

-Heu…. d’accord. Où est-ce que je dois voir cette personne ? s’enquit simplement Emma.

-Salle treize au bout du couloir, répondit Christine.

Génial, à peine fini de remplir la paperasse dans un bureau, on l’appelait déjà autre part pour remplir un nouveau formulaire. Christine lui tendit son dossier d’inscription soigneusement étiqueté, dans une pochette cartonnée.

Emma s’en saisit de mauvaise grâce et se leva d’un air morose, après avoir ramassé son sac échoué aux pieds de la chaise. Le parquet protestant sous ses pas, elle se dirigea entre des étagères croulantes de classeurs et s’arrêta devant la porte. La poignée ronde et mordorée qui se détachait du battant noir, reluisait étrangement au milieu des dossiers jaunis par les années.

Christine ne l’avait pas quittée une seconde des yeux.

-Une dernière chose, l’interpella cette dernière.

-Oui ? répondit Emma, une pointe de lassitude perçant dans sa voix.

-Change-moi cette couleur tu veux, dit-elle les yeux vrillés sur les mèches bleues qui couraient le long de son visage ovale, dévalant jusqu’au creux du dos. A ton âge ce n’est plus raisonnable.

Sans un regard en arrière, Emma attrapa la poignée et franchit le seuil de la porte d’une démarche assurée.

Elle remonta le couloir poussiéreux de l’administration et s’engagea dans un nouveau corridor, recouvert d’un tapis rouge aux franges éméchées qui semblait vieux comme le monde, avant d’arriver devant des salles numérotées. Elle longea des boiseries à la propreté douteuse, puis poursuivit son chemin à la recherche de la salle où elle était attendue. Salle neuf, salle dix, salle onze, salle douze… salle treize ! Emma s’arrêta net devant la porte en fronçant le nez. Aucune pancarte ne décrivait les services de ce bureau. Qu’est-ce qu’on allait lui demander de remplir encore ?

Haussant les épaules, elle remonta la sangle de son sac sur l’épaule, cala la pochette de son dossier d’inscription sous le bras et toqua trois coups pour s’annoncer. Elle tendit l’oreille, puis attendit. Personne ne se donna la peine de répondre. Impatiente, elle entra dans la salle sans y avoir été invitée.

Au départ, elle ne vit rien. L’endroit était obscur et poussiéreux.

Après quelques secondes d’adaptation, pendant lesquelles sa vision apprivoisait douloureusement la pénombre, elle distingua une pyramide de chaises assemblées contre le mur. Des écritoires du siècle dernier se disputaient l’espace étroit qui leur était offert. De toute évidence, elle se trouvait dans une ancienne salle de classe.

L’individu qui l’avait convoquée l’attendait les bras croisés, debout, de dos.

Vêtu d’une combinaison d’un noir mat, légèrement brillant, il portait des chaussures cirées à la perfection. Emma s’avança en fronçant les sourcils. Drôle d’endroit pour établir un secrétariat. Ce type ne nettoyait-il donc jamais son bureau ? Un bon coup de balai et un peu de lumière, ça vous changeait un intérieur, non ?

A son approche, il se retourna brusquement et planta son regard d’acier dans ses yeux bleus.

-Je t’attends depuis une heure ! gronda une grande femme sèche au visage émacié. Tu avais pourtant rendez-vous à dix heures.

Stupéfaite, Emma se stoppa net au milieu de la salle, sa main agrippant le recoin d’un vieux pupitre tâché d’encre. Elle avait beau faire des efforts, elle ne s’expliquait toujours pas cette convocation inattendue… Que lui voulait cette personne et comment connaissait-elle son heure de rendez-vous avec Christine ?

-Et bien, ne reste pas plantée là ! Nous devons y aller.

Sans lui accorder un regard, cette femme singulière franchit l’espace qui la séparait de la fenêtre en un rien de temps, ouvrit soudainement les volets et plongea la tête la première dans le vide.

-Attendez ! s’étrangla Emma d’un air alarmé, où est-ce que vous allez comme ça ?

-Cet endroit n’est pas sûr, daigna lui répondre l’épouvantail, suspendu à la lucarne. Dépêche-toi, nous avons du pain sur la planche.

Interdite, Emma l’observa avec stupéfaction, plantée au milieu de la pièce comme si elle prenait racine dans le parquet. Tétanisée, il lui semblait qu’elle ne pouvait plus faire un geste. Clignant des yeux, elle promena un regard hébété sur la salle de classe vide, en proie à une véritable lutte intérieure.

Puis, dans une suite de mouvements déréglés, son corps se mit en branle malgré elle. Bousculant tout sur son passage, elle se lança à la poursuite de l’inconnue, manquant de se faire assommer par un porte-manteau en fer forgé, massif comme une armoire. Son dossier d’inscription lui échappa des mains et une dizaine de feuilles éparses s’envola brusquement de la pochette, balayant la poussière qui recouvrait les écritoires.

Brusquement, elle avait décidé qu’il était hors de question qu’elle se laissât distancer par cet énergumène. La matinée s’annonçait enfin intéressante. Sans accorder un regard à la pochette cartonnée qui gisait tristement au sol, Emma se précipita vers l’individu qui avait disparu par le judas.

Les lueurs du jour l’aveuglaient cruellement après sa traversée dans l’obscurité. Clignant des yeux, elle enjamba vaillamment le rebord de la fenêtre et disparut à son tour, happée par la lumière.

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