Chapitre 1 : La missive

Emma Lorgeais ouvrit les yeux et roula péniblement sur le dos en poussant un soupir.

La journée tirait à sa fin et elle s’était laissée surprendre par une sieste qui, loin de lui avoir procuré le sommeil réparateur dont elle avait besoin, la laissait vidée de fatigue. Elle grimaça en tournant la tête pour regarder l’heure qui clignotait imperturbablement sur son réveil.

Son cou, qui l’élançait douloureusement, annonçait déjà les prémices d’un torticolis aigu. La nuque endolorie, elle s’étira de tout son long jusqu’à ce que ses muscles demandent grâce. Dans sa lancée, son pied heurta la chaise postée au bout du lit, qui s’effondra avec fracas en renversant un livre sur son passage.

De nature impatiente, Emma accompagnait chacun de ses mouvements avec un empressement qui se traduisait souvent par une certaine brusquerie.

Contrariée, elle attrapa son gros orteil et le frotta de toutes ses forces pour oublier sa douleur, avant de s’asseoir résolument sur le lit.

Il lui restait encore un millier de choses à faire et elle ne s’était toujours pas décidée.

Elle jeta un coup d’œil agacé sur la couverture criante du livre qui l’attendait à ses pieds, puis promena lentement son regard autour d’elle. A côté du canapé convertible sur lequel elle s’était endormie, se dressait une étagère remplie d’ouvrages.

Une table en verre, juste assez grande pour supporter deux couverts, faisait tour à tour office de bureau ou de garde-manger. Au centre trônait une orchidée blanche lorgnant vers la fenêtre, qui égayait timidement la pièce.

La décoration était simple et pratique à l’image d’Emma.

Les yeux dans le vide, son regard se perdit d’un air absent autour de la chambre qui lui servait également de salon, comme si elle réalisait seulement la réalité écrasante qui l’attendait.

Elle semblait vouloir retarder l’échéance le plus longtemps possible. Tortillant ses orteils, elle se balançait nerveusement d’avant en arrière, lorsqu’un puissant faisceau de lumière dorée traversa la pièce.

C’était le signal.

Elle se leva d’un bond pour atteindre la fenêtre et scruta la rue.

Au loin un jeune chien trottinait derrière son maître qui, absorbé par sa conversation téléphonique, ignorait les sauts de cabri qu’effectuait ce dernier pour attirer son attention. Le moteur d’une mobylette vrombissait en dévalant la ruelle tandis que Mystie, le chat de la voisine, miaulait à fendre le cœur pour négocier une deuxième portion de croquettes.

Emma soupira.

Il était déjà très tard et elle n’était toujours pas prête. Il fallait qu’elle se dépêche sans plus attendre. Le phare balaya à nouveau la chambre de son éclat jaune. Il était plus que temps.

Rejetant ses longs cheveux bleus en arrière, elle entortilla une mèche turquoise autour de ses doigts puis se dirigea d’un air dubitatif vers la commode. Ce qu’elle porterait ce soir lui importait peu.

Elle voulait surtout se sentir à l’aise.

Ses amis ne manqueraient pas de s’étendre sur le brillant avenir qui les attendait à la rentrée, l’entreprise merveilleuse auprès de laquelle ils allaient signer leur premier contrat à durée indéterminée, ou encore la thèse de recherche passionnante qui les animait corps et âme.

Beaucoup moins enthousiaste, Emma n’avait toujours pas décidé quelle direction emprunter. Peu encline à s’engager dans la première voie, elle avait de bonnes chances de signer pour quatre nouvelles années d’étude.

Tout à ses réflexions, elle saisit d’une main un tee-shirt en coton qui dépassait d’une pile de vêtements. Les sourcils froncés, elle maintenait un jean gris clair enfoncé sous son autre bras. Elle les enfila sans cérémonie puis s’accorda un regard dans la glace.

De taille moyenne, le visage mutin, elle avait des traits fins plutôt réguliers. Pas l’ombre d’un artifice pour embellir son aspect, Emma dédaignait généralement l’usage de tout maquillage.

Elle s’affichait effrontément en toute simplicité, ses cheveux négligemment lâchés enveloppant sa svelte silhouette. La couleur bleue marine du haut qu’elle avait choisi ce soir-là, se mariait savamment avec l’océan de ses yeux et la cascade de cheveux azur qui dévalaient le long de ses épaules.

Elle ajusta la pierre myosotis du collier qui ornait son cou. Ce bijou de famille était la seule fantaisie qu’elle voulait bien s’accorder et dont elle ne se séparait jamais.

Son reflet lui souriait étrangement, oscillant entre l’assurance et le désarroi qui l’envahissaient.

Qu’allait-elle bien pouvoir leur raconter lorsqu’ils se verraient pour célébrer la fin des vacances ? Elle avait passé tout l’été à faire le point sur les ambitions qu’elle nourrissait pour son futur. Ses amis semblaient déterminés depuis l’approche de la fin du master.

La plupart préparaient leur avenir depuis des mois, épluchant scrupuleusement toutes les brochures d’orientation que l’université voulait bien leur fournir.

Emma jeta un coup d’œil anxieux au livre orange qui la narguait toujours aux pieds du lit. L’ouvrage affichait joyeusement « Que faire après un master de biologie? ».

Telle était la question.

Elle écartait de plus en plus fermement la possibilité de travailler dans le privé pour le compte d’une grande firme pharmaceutique, où nombre de ses camarades exerceraient des activités de conseil dès la rentrée. Employer ses connaissances au service d’une industrie, dont l’activité principale était la commercialisation de médicaments, promus par des lobbies, lui filait la jaunisse. Elle avait besoin de donner du sens à son travail.

Pourtant, incarner ses valeurs au bureau ne semblait pas chose aisée.

La solution la plus raisonnable restait encore de s’engager dans la recherche, en intégrant l’un des prestigieux doctorats en sciences biologiques, religieusement listés dans son manuel.

Emma donna un coup de pied rageur dans le livre, qui alla s’écraser de nouveau contre la chaise qui l’avait rejeté la première fois, sa couverture moisie s’aplatissant tristement sur le sol.

Enfant, on lui avait toujours répété qu’un travail acharné était la clé du bonheur et que sa persévérance lui offrirait l’épanouissement professionnel. Elle y était enfin.

C’était le moment de faire un choix et de s’aventurer fermement dans une voie enthousiasmante, qui la botterait tout au long de sa carrière. Demain était la date butoir pour rendre sa réponse aux programmes qui l’avaient acceptée. Ils impliquaient, pour la plupart, de faire de la recherche en laboratoire pour lutter contre le développement du cancer.

Cette noble cause était sans nul doute la proposition la plus alléchante qu’Emma puisse soutenir. Elle répondait fièrement aux exigences qu’elle s’était fixée, à savoir réaliser un travail de recherche œuvrant pour le progrès.

Alors pourquoi n’était-elle pas plus exaltée ? Son principal dilemme aurait dû se limiter à choisir entre la recherche pour la lutte contre le cancer du sein ou du pancréas. Au lieu de cela, elle se prenait à rêvasser avec envie à l’aventure. En son for intérieur, elle bouillonnait d’explorer le champ des possibles.

La jeune fille soupira.

Toutes ces années d’étude, tout ce temps passé à l’école pour en arriver là, aujourd’hui, à ne pas savoir ce qu’elle voulait faire de sa vie… Elle aspirait à quelque chose de différent, d’accord. Mais à quoi exactement ? Les choses seraient tellement plus faciles si seulement elle savait où elle allait. Comment les gens se débrouillaient-ils pour prendre des décisions qui allaient impacter le reste de leur existence. Et surtout, comment savoir quand c’était la bonne ?

Elle s’approcha à nouveau de la fenêtre.

La Tour Eiffel scintillait à présent de mille éclats, son flambeau lumineux balayant constamment le quartier avec malice. Le studio d’Emma était juché au sixième étage d’un immeuble comme les autres. Aligné, pas très haut, il était affublé d’une toiture ardoise de laquelle émergeaient de hautes cheminées hors d’usage, conservées pour le charme historique de leur architecture parisienne.

Au plus grand bonheur des pigeons, ce poste d’observation permettait aux plus hardis de surveiller, d’un air aussi stupide qu’hébété, les passants qui s’affairaient en contrebas dans la rue.

Elle leva les yeux sur le ciel de velours noir, brodé d’étoiles.

La nuit était tombée aux alentours et le silence n’était troublé que par le discret ronronnement des voitures ou le rire cristallin des flâneurs au loin. Repensant à son rêve, elle songea avec curiosité aux trésors cachés que recelait le ciel, autrement plus excitants que la conversation qui l’attendait à dîner ce soir. Emma expira calmement, elle était prête.

Il était temps d’y aller. Peut-être ses amis sauraient-ils trouver les mots qui l’aideraient à prendre la meilleure décision. Il le fallait bien car le lendemain, Christine, la secrétaire de l’université, l’attendait de pied ferme pour valider son dossier. Elle lui  avait donné rendez-vous à dix heures sonnantes et trébuchantes.

En avançant vers la table pour éteindre son ordinateur, qui affichait bravement ses derniers échanges avec l’administration, elle remarqua l’arrivée d’un nouveau mail venu s’ajouter à la pile de messages. Un logo en forme de demi-lune ornait mystérieusement la première page.

Le nez froncé, elle plissa les yeux, le visage collé à l’écran, prête à déchiffrer les premières lignes. Elle s’apprêtait à en découvrir le contenu, lorsqu’une étrange sonnerie retentit.

Sursautant, elle chercha des yeux son téléphone qui grondait sur le lit. Décidément, elle était en retard. Ses amis avaient probablement déjà atteint la brasserie qu’ils avaient réservée et n’attendaient plus qu’elle pour passer commande.

Il n’y avait plus de temps à perdre.

Dans un tourbillon de tissu, Emma repoussa les enchevêtrements de vêtements qu’elle avait éparpillés avant la sieste pour sa séance d’essayage. Elle attrapa une veste légère, négligemment suspendue dans l’entrée, avant de se tortiller avec énergie pour chausser ses bottines. C’était une belle soirée d’été et elle n’aurait sûrement pas besoin de foulard pour protéger sa gorge.

S’emparant de sa sacoche en cuir marron, légèrement passé, elle laissa son ordinateur planté là sans autre forme de procès, la page ouverte sur le croissant de lune qui scintillait étrangement dans le noir.

Découvrir le chapitre 2

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