Astrophysique

Madame Leclerc les attendait à l’entrée du planétarium pour dispenser leur premier cours d’astrophysique. Raide comme un passe-lacet, le chignon impeccablement juché sur le sommet de son crâne, elle leur faisait face les mains croisées derrière le dos, engoncée dans sa combinaison noire qui luisait continuellement d’un air lugubre. Ils pénétrèrent à sa suite dans une immense pièce sombre et sphérique.

-Bonjour à tous, veuillez prendre place je vais procéder à l’appel ! claqua-t-elle d’un ton sec.

Aussitôt dit aussitôt fait, le registre en main, ses bésicles carrées logées au bout du nez, elle les interrogea l’un après l’autre :

-Ayu Wong !

La colocataire de Giulia leva la main.

-James King, Takahiro Yamata, Tim Harrison, Pia Hansen, Thomas Pasquier, Elaheh Yazdi, Mina Flores ! poursuivit-elle d’un air sévère.

Quand vint le tour d’Emma, Kurt sursauta brusquement à l’appel de son nom, l’air surpris. Assis sur le siège avant, il se retourna lentement et lui lança un regard qui lui glaça le sang.

Un petit sourire satisfait flottait sur ses lèvres. Ce garçon lui donnait comme l’impression étrange d’en avoir après elle… Ou bien était-ce son imagination qui lui jouait des tours ?

-Chao Xang ! appela Madame Leclerc.

Personne ne répondit.

-Chao Xang, répéta-t-elle avec insistance.

Giulia tapota Maple sur l’épaule, qui se racla la gorge.

-Excusez-moi madame, mais je ne réponds pas à ce nom. En fait tout le monde m’appelle Maple, à prononcer Mapeeeul comme le sirop d’éra…

Il ne put jamais terminer sa phrase. Madame Leclerc fondit sur lui comme une fusée. Le nez collé contre son visage, elle gronda d’une voix sourde :

-Je vous préviens… Ne vous avisez plus, sous aucun prétexte, d’essayer de vous rendre intéressant à mon cours ! En classe vous n’avez pas de surnom, vous vous appelez Chao Xang un point c’est tout.

Un silence religieux suivit ses propos. Madame Leclerc n’était pas femme à plaisanter. Elle venait de faire comprendre sans détour, qu’elle était de ces instructeurs qui ne toléraient aucun écart, aucun bavardage, aucune fantaisie.

Renfrogné, Maple baissa la tête et opina du chef sans enthousiasme. Une chose était claire. Ce n’était pas au cours d’astrophysique que James et lui s’entraîneraient au soufflé de boulettes.

-Bien, commençons. Puisque l’Académie vous répartit par constellation, j’imagine que vous vous êtes tous précipités à la bibliothèque pour consulter la base de données et apprendre tout ce qu’il y a à savoir sur la pléiade que vous représentez !

Emma jeta un regard inquiet autour d’elle. À côté d’Edward, impassible, Louise donnait l’impression d’avoir avalé un glaçon, pendant que Tim se mordait les joues d’un air embarrassé.

-Voyons cela… marmonna Madame Leclerc en jetant un œil circonspect à la liste de noms qu’elle tendait à bout de bras. Ah oui tiens, monsieur Lambert, l’homme à la chaloupe !

Il y eut quelques rires dans l’auditoire parmi ceux qui avaient partagé le même trajet en bateau. Paul, assis à la gauche de Kurt, ne semblait pas d’humeur à goûter la plaisanterie.

-Dites-moi monsieur Lambert, est-ce que vous pourriez avoir la gentillesse de me situer la constellation de Vulpecula dans le ciel ?

Comme par enchantement, le plafond s’illumina soudain d’un milliard d’étoiles. Le fauteuil penché en arrière, les initiés observèrent les astres lumineux qui brillaient intensément. Paul n’en menait pas large. La danse des constellations lui donnait le tournis. Il ne parvenait pas à se repérer au milieu de tous ces points clignotants.

-Non ? Pas la moindre petite idée ? C’est plutôt décevant pour un initié de la branche de physique. Tant pis, essayons quelqu’un d’autre. Hum disons… monsieur Harrison ! Me ferez-vous le plaisir de situer la constellation de Cassiopée ?

Malgré la pénombre qui régnait, Emma était certaine que son voisin avait tourné au rouge vermillon. Elle entendait sa respiration s’accélérer par à coup et pouvait presque sentir son pouls battre contre ses tempes. De l’autre côté, Edward s’impatientait. Au moment où Tim, bredouille, allait s’avouer vaincu, il lança son poing en l’air comme un bolide et déclara d’une traite :

-Cassiopée fait partie des quatre-vingt-huit constellations visibles dans l’hémisphère nord. Suivant la saison, on la repère facilement grâce à sa forme en « M » ou en « W ». Sa déclinaison oscille entre quarante-six et soixante-dix-sept degrés. Elle compte cent soixante et une étoiles dont la plus brillante est huit-cents cinquante-cinq fois plus lumineuse que notre Soleil !

Il avait débité ses explications à toute vitesse, comme s’il récitait des notes apprises par cœur. Tout le monde était sidéré. Tim, la bouche légèrement entrouverte, le regardait d’un air ahuri. Madame Leclerc resta silencieuse un petit moment, avant de répondre :

-Je ne me souviens pas vous avoir interrogé monsieur Harper. Mais puisque vous avez la langue pendue, vous serez bien aimable de me situer la pléiade de la Boussole. J’ai comme un trou de mémoire !

Sans se démonter, ni même s’accorder le temps de la réflexion, Edward enchaîna :

-La Boussole est une petite constellation qui fait partie du ciel austral. Sa déclinaison est comprise entre moins trente-six et moins dix-sept degrés. Elle fait partie d’un groupe de quatre pléiades qui forment le Navire Argo.

Toutes les têtes étaient tournées vers Madame Leclerc, guettant sa réaction. Celle-ci ne se fit pas attendre :

-Et quelle est son étoile la plus lumineuse ?

-Il n’y en a pas, répondit Edward du tac au tac. La magnitude apparente des étoiles de la Boussole est inférieure à trois, ce qui la rend invisible à l’œil nu. En revanche Alpha Pyxidis est l’étoile la plus chaude.

Cette fois, un silence de mort régnait dans l’assemblée. Personne ne pouvait prétendre rivaliser avec le jeune homme. Madame Leclerc, qui semblait partager le sentiment général, décida d’interrompre son interrogatoire et de commencer le cours.

S’ensuivit un long exposé sur la composition du Système solaire, constitué de quatre planètes telluriques de type rocheux et de quatre planètes géantes de type gazeux, séparées par la ceinture d’astéroïdes.

La voix de leur instructrice, plate et monocorde, avait un effet soporifique sur Emma qui étouffait de longs bâillements derrière son carnet. Elle regarda Louise noircir nerveusement ses notes de chiffres qui avaient presque entièrement recouvert la surface de la feuille. Si la distance Terre Soleil équivalait à une unité astronomique, soit environ cent quarante-neuf millions de kilomètres, alors de l’autre côté du Système solaire, la distance séparant Pluton du Soleil s’étendait sur trente-neuf unités astronomiques, soit plus de cinq milliards de kilomètres.

Vous avez aimé cet extrait ? Découvrez l’histoire d’Emma sur la Lune

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